Hier, en écrivant Let's do it, je me suis rappelé combien c’était chouette d’écrire une nouvelle et le plaisir que c’était de la diffuser, de l’avoir enfin sortie de ma tête. Je vais donc tenter d’écrire un texte “fini” (peu importe sa longueur) tous les jours du mois de mars, c’est une sorte de pari que je fais avec moi-même, peu importe les fautes et la qualité du texte :) J’ai donc écrit cet après-midi la petite nouvelle suivante, qui est également une des nombreuses idées qui me trotte dans la tête. A vrai dire, c’était même, à quelques détails près, un rêve que j’ai fait, et c’est peut-être pour ça que c’est la première fois depuis une éternité qu’il n’y a pas la moindre once de fantastique. Au départ, c’était sensé être un album illustré, vous verrez que la fin s’y prête très bien. Sauf que si je dessine pas trop mal, je n’arrive pas à rendre les images qu’il y avait dans mon cerveau, et ça me frustre énormément.

Vous pouvez l'écouter avec la musique-là, je trouve que ça convient bien :)



Paris, 1920

Louise regarde la robe de l’autre côté de la vitrine, et son reflet lui renvoie un air béat d’admiration. Il n’y a qu’un seul mannequin sur l’estrade en bois, sans doute pour mieux mettre en valeur cette pièce extraordinaire. La boutique de Mlle Adélie ne propose que des créations originales, faites par les plus grands noms de la couture, et Louise, petite main dans un atelier de chapellerie, sait que la robe qu’elle a sous les yeux, une Paul Poiret, a demandé des semaines de travail, et que jamais elle ne pourra se l’offrir.

Derrière Louise, une autre figure de jeune fille apparaît et pose son reflet sur la vitre. Elles portent toutes deux le même chapeau cloche, mais Louise est aussi brune que l’autre est blonde, a l’air aussi triste que l’autre est enthousiaste. Louise ne se retourne pas et Victoria pose sa main sur son épaule :

— Arrête de rêver, tu vas te mettre en retard. (Louise soupire, baisse la tête et suit son amie.) Voilà quatre jours que Mlle Adélie expose ce modèle, et quatre jours que tu t’arrêtes devant, reprend Victoria. Tu te fais du mal pour rien.

Louise sort enfin de sa rêverie :

— Je sais…

— Si demain tu allais l’essayer ? propose Victoria.

— Pourquoi faire ? Tu me dis toi-même que ça me fait du mal. Je ne vois pas en quoi essayer une robe que je ne peux pas m’offrir…

— Pour rigoler ? plaisante Victoria en lui donnant un coup de coude. Amuse-toi un peu !

Louise et Victoria arrivent à l’atelier de Mme Hugo. Les étagères sont remplies de chapeaux de toutes les sortes, comme autant de taches de couleurs sur un tableau impressionniste, et dans la grande pièce blanche, une vingtaine d’ouvrières, comme dans une ruche, travaillent chacune à une création. La patronne n’est pas là ce matin et Sylvette, une petite prétentieuse que ni l’une ni l’autre n’apprécie, en profite pour être indiscrète :

— Alors les compères ? lâche-t-elle avec son accent rocailleux, vous êtes encore allées froisser vos jupons toute la nuit ?

Elle ricane et les autres filles de l’atelier la suivent. Louise rougit et Victoria lève les yeux au ciel :

— Ferme-la, bécasse.

Les filles rigolent et vexée, Sylvette retourne à son fond de chapeau.

Victoria et Louise prennent leurs places et ne s’arrêtent que le midi pour manger. A six heures, elles sortent les premières, et passent devant la boutique de Mlle Adélie. La robe est toujours là, et un instant, elles se postent devant la vitrine pour la regarder.

— C’est vrai qu’elle est belle, commente Victoria.

Elles se quittent d’une bise sur les deux joues, et le lendemain matin, se retrouvent au même endroit.

— On y va ? Propose Victoria.

Elles sont en avance, alors Louise acquiesce et pousse la porte. Une clochette prévient la vendeuse de leur arrivée. Elles sont les premières clientes.

— Bonjour! lance gaiement Victoria, mon amie aimerait essayer la robe dans la vitrine.

La vendeuse dévisage les jeunes filles des pieds à la tête. Elles sont soignées, mais pas du genre de cliente qu’elle accueille d’ordinaire. Elle sait qu’elles n’auront pas de quoi payer le moindre bas.

Louise se met à rougir, mais comme Victoria insiste, parée d’un ravissant sourire, la vendeuse dépouille le mannequin de leur plus bel article :

— Voyez, dit-elle en la posant à plat sur le comptoir, cette soie rose est de la plus belle facture. Elle est fragile, mais elle tombe divinement bien. L’empiècement de devant est brodé de plusieurs centaines de perles de geai : le motif rappelle la nature. Les pans de la jupe sont en soie et en tulle rebrodés de perles. Toute la ceinture est également brodée de fils d’or et de perles.

Victoria esquisse un mouvement de main, signifiant que la vendeuse n’a pas à leur faire la réclame pour cette robe. Elles savent parfaitement ce qu’elles ont sous les yeux. Louise, quant à elle, se met à blêmir. Elle n’ose essayer cette merveille, et si elle la déchirait en la passant ? Ce serait une catastrophe. Victoria, sans manière, s’empare du vêtement et pousse Louise derrière un paravent chinois qui masque le fond de la pièce. Avec la vendeuse, elles attendent que Louise s’habille.

Une dame assez âgée, engoncée dans une robe à grandes manches démodée de vingt ans, fait tinter la clochette en entrant. La vendeuse se détourne pour la servir. Elle discutent quelques secondes tandis que Victoria s’impatiente, enfonçant ses talons dans la moquette épaisse. Quand Louise sort de derrière le paravent, les trois femmes se taisent et se tournent vers elle. Victoria tape dans ses mains, la vendeuse réprime un cri d’admiration, tandis que la cliente ouvre de grands yeux admiratifs.

— C’est divin ! s’enthousiasme la vendeuse.

Elle s’avance vers Louise et lui prend le poignet pour la tirer devant la psyché de magasin.

Victoria renchérit :

— Oui, ça te va à ravir !

— Effectivement, rajoute la cliente en s’immisçant dans la conversation : on croirait que cette robe a été faite pour vous.

Louise se regarde toute entière dans la glace, se tourne et se retourne, et manque de pleurer. Ce n’est pas elle qu’elle voit, mais une jeune fille de la haute société, une star de cinéma. Elle est divine, oui, sublime. Elle caresse le tissu avec amour, elle voudrait ne jamais la quitter. Dans une robe pareille, il lui semble que sa vie pourrait être parfaite.

Les trois femmes ne cessent de lui faire des compliments. Louise alors demande combien coûte la robe. La vendeuse, croyant finalement avoir gagné une acheteuse, annonce le prix :

— 650 francs.

Victoria émet un petit rire, Louise reste neutre, mais intérieurement, elle est en larmes. 650 francs. C’est un prix exorbitant, même pour la plus belle des robes. Elle est une princesse, ici et maintenant, mais ne le sera jamais plus dès lors qu’elle sortira de cette boutique. Elle hoche la tête et repasse derrière le paravent.

— Je t’attends dehors, prévient Victoria.

La clochette tinte, et la vendeuse s’intéresse de nouveau à sa cliente : elle lui présente des gants en chevreau. Victoria, le nez en l’air, se passionne de l’autre côté de la boutique pour un petit porte-monnaie en satin brodé. Louise passe la tête et voit que personne ne la regarde. Toujours vêtue de la robe, elle marche jusqu’à la porte. Comme aucune des femmes ne la regarde là encore, elle est prise d’une idée folle : elle sort de la boutique et se met à courir. La vendeuse entend la clochette, et il se passe quelques instants avant qu’elle ne comprenne que sa cliente vient de la voler.

Victoria se retourne et voit filer son amie : elle se met à courir après elle. La vendeuse, qui ne sait ce qu’elle doit faire, met un certain temps avant de sortir dans la rue, laissant la dame âgée toute seule dans sa boutique.

Dehors, il n’y a plus personne. Comme elle ne sait pas de quel côté elles sont parties, la vendeuse hésite, puis retourne dans son magasin pour appeler la police. La boutique est vide: : la vieille dame a disparu, et la paire de gants en chevreau avec elle.

Louise et Victoria arrivent presque en même temps, essoufflées, à l’atelier. Tous les regards se tournent vers elles quand la porte s’ouvre violemment, et Sylvette lance :

— Bah mazette, t’as gagné à la loterie ou quoi ?

Elle se lève et pose son chapeau en cours sur son siège, pour tâter sans ménagement la jupe de Louise :

— Dis-donc, c’est pas de la camelote, ce que t’as sur le dos.

La voix d’une autre fille s’élève :

— Mais c’est la robe qu’était dans la vitrine de Mlle Adélie ! Comment t’as fait pour te la payer ?

Telle une nuée d’abeilles, les filles de l’atelier se lèvent pour entourer Louise et la bombarder de questions et de compliments :

— En fait tu l’as volée ! se moque Sylvette.

Louise ne répond pas. Elles comprennent.

— Mme Hugo arrive ! crie Victoria en regardant par la fenêtre.

Affronter la colère de Mme Hugo serait pire que tout : d’un regard, elles se mettent d’accord. Victoria pousse Louise dans les toilettes, les filles se dispersent et reprennent leurs tâches.

L’après-midi, quand la vendeuse de la boutique de Mlle Adélie arrive accompagnée d’un policier, elles jurent d’un commun accord que Louise et Victoria étaient avec elles toute la journée. D’ailleurs, Louise ne porte aucun article de ce magasin sur elle, et l’officier est bien mal en peine de retrouver la fameuse robe volée. Il a beau fouiller l’atelier, il ne met pas la main dessus, et se voit obligé de classer l’affaire.

Si la vendeuse avait fait preuve d’un peu plus d’attention, peut-être aurait-elle reconnu sa robe dans le turban de soie rose rebrodé d’or, dans le bandeau en perles de geai, ou dans le chapeau-cloche en tulle noir qui trônaient sur les étagères cet après-midi-là.