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Voici le premier chapitre d’une histoire que j’ai commencée à dix-sept ans. Je sais bien qu’il y a, avec le recul, un milliard de défauts mais j’y ai un attachement tout particulier, car Roman (prononcez comme le prénom) est mon premier roman! Enfin, le premier truc avec un début, un milieu et une fin dépassant les cinquante pages… Et il y a pas mal d’idées que par la suite j’ai retrouvées dans des films tels que Pirates des caraïbes, les Noces funèbres ou un livre comme la Nuit dernière au XVème  siècle.

Ce syndrome, je l’ai appelé le Syndrome du génie

 

 

Roman

 

 

  ”Enigme ténébreuse à jamais solitaire, il se tenait, de corps comme d’esprit, à l’écart de ses hommes »  

James Matthew Barrie, Peter Pan


I

 

            C’était le mois d’avril. Les cerisiers étaient alors en pleine floraison et parfumaient l’air doux de ce début de printemps, faisant danser leurs légers pétales roses au gré des brises, tels des papillons. Je venais à peine d’emménager à Combe Hill : ce château aux allures gothiques bordait la côte sud-est de l’Angleterre et était le seul domaine visible à des lieux à la ronde. Combe Hill me plaisait en tous points : ses escaliers tortueux, ses plafonds aux allures de nef et ses couloirs étroits menant à des pièces inconnues convenaient à mon esprit avide d’aventures et de romanesque. Des armures couvertes de poussière attendaient dans les coins que quelqu’un vienne les réveiller, des tableaux à la peinture assombrie par les ans ornaient les murs, et leurs portraits semblaient fixer l’au-delà de leurs yeux éteints depuis une éternité.

            Derrière cet immense manoir s’étendait un vaste jardin sur lequel, visiblement, la nature avait repris ses droits depuis longtemps. Les allées étaient recouvertes de mousse et de mauvaises herbes, les buissons croissaient dans toutes les directions, et le lierre grimpait le long de la façade pour recouvrir les fenêtres, grands vitraux en forme de longs arcs cintrés. Des sculptures torturées entouraient la lourde porte d’entrée en bois de chêne, au milieu de laquelle on pouvait voir un heurtoir en argent en forme de diable.

Le fait que ce château soit au bord d’une falaise, comme prêt de tomber, ajoutait à ses multiples charmes. Les planchers craquaient, le vent s’engouffrait en sifflant, et chacun de ces bruits rendait la maison vivante, comme peuplée par les fantômes des gens qui l’avaient habitée auparavant. J’avais déjà visité les moindres recoins, monté les longues tours noires avant même de me consacrer aux choses les plus essentielles de mon installation.

            Quelques mois auparavant, au cours d’un voyage, j’étais tombée en admiration devant la façade de cet imposant château, décorée de balcons et de sculptures d’un style qui n’était ni tout à fait celui du Moyen Age, ni tout à fait celui de la Renaissance. En voyant ce chef d’œuvre, je me suis dit alors que j’avais enfin trouvé la demeure qui hantait mes rêves, et je décidai sur-le-champ de changer complètement de vie afin de venir vivre en Angleterre. Je n’aurais pu nulle part trouver un château semblable, et j’aurai vendu tout ce que je possédais pour l’obtenir. Étrangement, il n’appartenait à personne et le pays me l’avait presque donné. On aurait dit que c’était un soulagement pour les habitants de la région.

             Après m’être installée, je m’aperçus après quelques jours, à force de parcourir en tous sens cette maison où je me sentais enfin chez moi, ne trouvant mes racines nulle part, que quelque chose n’était pas normal dans cette demeure : la chambre qui, au troisième étage, aurait dû logiquement faire la même taille que la pièce qui se trouvait juste en dessous d’elle, n’en faisait que la moitié. Par curiosité, je tapai contre la cloison la plus au nord.

            Comme je l’avais espéré, celle-ci sonnait creux. Une autre pièce se trouvait donc derrière. Je dévalai les escaliers à la recherche de mes outils, et remontai totalement essoufflée. J’observai le mur. Visiblement, il y avait eu là auparavant une porte qu’on avait décidé de condamner. A grands coups de marteau, j’entrepris d’abattre le mur, pleine d’espérance. En délogeant les briques au fur et à mesure,  je réussis enfin à percer un trou. Derrière,  je vis là la plus belle chose dont j’aurai jamais pu rêver : cette pièce était une bibliothèque. Etant amoureuse des livres depuis ma plus tendre enfance, vivant par et pour eux, rien n’aurait su me procurer plus de plaisir. La pièce était meublée dans un style hétéroclite : chaque pièce du mobilier appartenait à une époque différente, et pourtant tout s’accordait admirablement, comme si le temps s’était chargé d’arranger les choses. Je restai étourdie pendant quelques secondes, humant l’odeur de poussière et de vieux livres humides.  

            Le petit voltaire en velours rouge et or, usé jusqu’à la trame, semblait avoir été fait pour le bureau en acajou placé devant lui. Sur celui-ci était posé un encrier et des plumes encore tâchées, comme si on venait juste de s’en servir. Les rideaux cramoisis cachant à moitié les fenêtres étaient lourds de poussière, mais ce qui était le plus impressionnant, pour moi, c’était les murs remplis de rangées d’étagères en bois sombre. Remplie d’excitation, je m’acharnai sur le mur afin de pouvoir rentrer dans cette pièce au plus vite.

            Je vis étalés là sous mes yeux plus de trésors que je n’en avais jamais vus de ma vie.  Il y avait des milliers de livres de toutes tailles et de toutes sortes, mais, chose étrange, tous étaient, après examen rapide, antérieurs à la fin du XIX ème siècle. Je conçus alors l’idée de les lire tous, l’un après l’autre, dans l’ordre où ils avaient été déposés par la main de leur ancien propriétaire. Il y avait des éditions extrêmement rares, et même plusieurs incunables que je n’osais pas seulement effleurer de mes doigts indignes. Aucun classement n’ordonnait ces livres, on aurait dit que leur dernier lecteur les avait placés là au fil des ans, du hasard et des occasions.

            Je me mis alors, à partir de ce jour, à dévorer des dizaines d’essais, de romans, de biographies écrites en anglais, souvent en français, espagnol ou italien. Mon lecteur avait bon goût. On ne trouvait dans sa bibliothèque que des grands noms et des livres de tous horizons, de toutes langues.

            Un jour, dans le tiroir du bureau que je n’avais pas encore osé ouvrir, je  trouvai un énorme paquet de feuillets grossièrement taillés intitulé en anglais : « Mémoires de l’infortuné capitaine Roman Sellington ». Il avait été déposé avec un volume de poésie d’Alfred de Vigny, visiblement maintes fois consulté. J’ouvris le premier, connaissant par cœur le second, qui faisait partie de mes nombreux livres de chevet,  et fus très étonnée de découvrir que l’écriture en était manuscrite. C’était un journal de bord tenu avec soin, dont les lignes étaient tracées d’une écriture fine, longue et racée. J’en déduisis en l’étudiant que l’auteur devait être un homme, et qui plus est un homme anglais  des plus cultivés. Je l’ouvris au hasard, prise de cette même ferveur qui devait posséder les archéologues fouillant les tombeaux égyptiens, et lu le premier passage qui me tombait sous les yeux :

            « Il me semble que cela fait des siècles que nous errons sur les mers. Nous avons parcouru tous les océans de ce globe, visité des milliers de villes, et pourtant mon cœur est toujours rempli d’une langueur et d’un vide que toutes ces découvertes et ces voyages ne pourront jamais combler. Mon équipage cherche des consolations dans tout ce qu’il peut : l’alcool, les richesses, les femmes ; mais moi, je n’ai que faire des richesses, l’alcool ne me fait rien oublier, et les bras d’une femme ne pourront jamais me consoler de la perte de ma chère Lisa. Nous sommes maudits par ma faute, et par ma faute nous sommes condamnés à errer éternellement. Jamais nous ne trouverons le repos. »

            Le journal, après un bref examen, était tout rempli de ces mêmes pensées. Le capitaine semblait éternellement malheureux, il n’y avait pas un jour où un événement soit venu le distraire de sa fatale mélancolie. Il y avait parfois, jetés là comme pour s’en souvenir, des bribes de textes ou de poèmes, dont un, à la dernière page, en français, que je me mis à lire :

 « Il s’est trouvé parfois, comme pour faire voir
 Que du bonheur en nous est encore le pouvoir
 Deux âmes, s’élevant sur les plaines du monde
 Toujours l’une pour l’autre existence féconde,
 Puissantes à sentir avec un feu pareil
 Double et brûlant rayon né d’un même soleil
 Semblables dans leur vol aux deux ailes d’un ange,
Ou, tels que des nuits les jumeaux radieux
D’un fraternel éclat illumine les cieux.
Si l’homme a séparé leur Ardeur mutuelle,
C’est alors que l’on voit et rapide et fidèle
Chacune, de la foule écartant l’épaisseur,
Traverser l’univers et voler à sa sœur. »

            Au dessous de ce poème, que je reconnaissais être un extrait du recueil de poésie de Vigny joint avec le manuscrit, était inscrit ce passage, tâché par les larmes : « Ce poème aurait pu être ton préféré, ma douce Lisa, comme il fait partie des miens. Tu étais cet ange pour moi. Mais ce n’est pas l’homme qui nous a séparés, ce sont  la mort et la malédiction ; et, malgré tous mes efforts, jamais je ne pourrai te rejoindre, car je t’ai perdue pour toujours… »

            Je m’installai confortablement dans le voltaire, et commençai de reprendre le journal depuis le début, mais je ne trouvai pas une seule explication au sujet de ce que le capitaine Sellington appelait « la Malédiction ». Au fur et à mesure des pages, je m’attachais à ce capitaine, apprenait à le connaître. Je ne comprenais pas ce qui était arrivé à l’équipage du navire « La Plume », si ce n’est que son capitaine semblait s’accuser sans cesse d’être à l’origine d’un malheur extrême. A la fin du journal, je trouvai un marque- page orné d’un ruban d’où pendait un anneau doré. Je supposai que celui-ci était celui du capitaine, ou de sa défunte femme. Je ne pus m’empêcher de le détacher, et de le passer à mon doigt. Il m’alla parfaitement. Sur le marque-page cartonné était inscrit une nouvelle fois l’extrait du poème, le seul morceau de tout ce journal qui ait une note d’espoir. J’eus envie, le trouvant beau, de le répéter à haute voix et d’en faire résonner les vers au milieu de ces livres muets depuis trop d’années.

BE Ψυχή Corp.©

20 janvier 2006