Voilà longtemps que je n’avais rien écrit, parce que j’ai un vieux principe à deux balles en ce moment qui fait que, quand une idée ne fait pas un roman, alors pour moi elle ne vaut pas la peine d’être écrite… Bon je sais que c’est complètement con, et j’avais oublié le plaisir d’écrire des nouvelles… Je crois qu’avec Novalys et depuis la sortie de Bordemarge, je cours après LE roman parfait et comme je ne le trouve pas, j’écris plus grand’chose. Dooonc, j’ai décidé de me remettre à l’écriture en commençant tout petit. Après tout, puisque je n’ai plus rien en chantier, autant m’amuser :)

La nouvelle qui suit ne fait qu’une page et je viens de l’écrire en une heure. Il se peut donc qu’il reste des fautes, et elle est loin d’être parfaite, j’ai jamais aimé corriger mes textes :) C’est plus un exercice pour moi, une des nombreuses idées qui me viennent à longueur de journée, et que j’ai décidé de rédiger, histoire, je sais pas, de la sortir de ma tête et de partager mes crétineries. Bien sûr, elle serait vachement mieux en film, il m’est parfois difficile de décrire par le menu les scènes qui éclosent sans arrêt dans ma tête: celle-là m’est venue dans le tram en écoutant la chanson “Let’s do it”, de Cole Porter, interprétée par Alanis Morissette dans “De-Lovely”, et je crois sincèrement que c’est mieux de lire et d’écouter en même temps :) Si vous lisez au même rythme que moi, la fin de la chanson devrait coïncider avec la fin de la nouvelle! (Je vous ai mis le lien dans le titre, je ne sais pas comment faire pour poster directement la vidéo. Désolée!)


Let’s do it

     Quelle catastrophe. Je n’aurai jamais dû la forcer. Garance est aussi à l’aise sur scène qu’un chameau sur un ballon de cirque. Elle tire sur sa jupe rose qu’elle trouve d’un coup trop courte, ses joues s’empourprent, je ressens son malaise comme si je le vivais. Pourquoi est-ce que j’ai fait ça ? Il doit y avoir une part de moi d’un peu sadique: j’avoue que la voir faire la gueule depuis qu’on a mis les pieds dans ce karaoké m’a profondément ennuyée. Je savais qu’elle aimait cette chanson, on a vu le film « De-Lovely » toutes les deux. J’ai cru un instant qu’une fois sur les planches, ça irait mieux, que ses refus n’étaient dus qu’à une modestie mal placée. Je l’ai déjà entendue fredonner, et plutôt bien, quand elle croit qu’on ne l’entend pas.

   Et bien, ce n’est pas du tout ce que j’imaginais ! Là, sur les planches, elle est véritablement prise par une peur panique, elle ne mentait pas. L’animateur lui tend le micro, qu’elle manque de faire tomber. Des petits rires moqueurs fusent et je me tends sur mon siège, prête à la défendre. Quand la lumière change et se braque sur elle, elle ferme les yeux, et a tellement l’air de souffrir… Mon estomac aussi. Les premières notes de la chanson qu’elle a choisi – ou plutôt que j’ai choisie pour elle– se mettent en place. Elle manque la première mesure de « Let’s do it », a du mal à suivre les paroles qui défilent sur l’écran, et son accent anglais est déplorable. Je me cache la figure de mes mains, totalement honteuse, essayant de ne pas écouter les commentaires désagréables dans la salle. Ma meilleure amie est en train de se tourner en ridicule, et je regrette vraiment mon geste. Son sale caractère ne vaut pas cette humiliation. De tout cœur, je souhaite qu’elle se reprenne : « Allez Garance, qu’est-ce que tu fous ! Tu connais cette chanson par cœur, je le sais, alors pourquoi tu déconnes ? »

   Elle croise mon regard, et je lui souris. Elle reprend confiance en elle. Je soupire de soulagement. Déjà, elle ne bute plus sur le moindre mot. Elle chante même bien ! J’en étais sûre ! Soulagée, je me renfonce dans mon siège en souriant. Je vois bien qu’elle a encore les joues brûlantes, mais elle semble prendre un peu de plaisir à chanter et oublie les regards braqués sur elle. Les spectateurs sont captivés et ne se moquent plus.

Maintenant, son accent est impeccable, il y a même de faux airs d’Alanis Morissette dans sa voix. Elle ne suit plus les paroles à l’écran! Elle cesse petit à petit de s’agripper au micro. Elle ne le tient plus que de la main droite, place ses épaules en arrière, dégage ses cheveux. Elle regarde son public, l’affronte, et s’autorise des petits gestes gracieux, des mouvements de sa main libre, en cadence avec la musique.

   A cet instant, elle est superbe, et je comprends que j’ai eu raison de la forcer : je savais qu’elle était faite pour ça, voilà que mon intuition se révèle ! Les spectateurs, qui ne la connaissent pas comme moi, doivent croire que c’est un coup monté, ce revirement de situation, cette soudaine prise de confiance, et même moi qui sait qui elle est vraiment, je suis bluffée en l’écoutant. C’est une chanteuse professionnelle qui est devant nous. Elle arrive au milieu de la chanson, et c’est la véritable voix d’Alanis Morissette qui sort de son corps: je prends peur, je connais leurs deux voix parfaitement, comment est-ce qu’elle peut faire ça ?

   Elle est de mèche avec les organisateurs du karaoké de ce soir ? Il y a un play-back qui joue derrière elle? Pourtant nous n’avions pas prévu d’entrer dans ce café ! Et le son que nous entendons tous est bien réel. Garance aborde la deuxième moitié de la chanson, et là, je ne comprend plus rien : son apparence, après sa voix, se met aussi à changer. Le public vibre quand ses cheveux blonds coupés au carré s’allongent et se foncent, crie sa joie quand ses ballerines se haussent de talons élégants, exulte quand sa blouse et sa jupe rose se fondent en une robe cintrée désormais noire. Lorsque son visage, petite bouille ronde, se métamorphose sensiblement en celui de la chanteuse canadienne, tout le monde est debout. La tension monte, le tempo s’accélère, des voix montent en chœur, et Garance chante les dernières paroles sous un tonnerre d’applaudissements et de félicitations.

  Tout le monde l’applaudit, conquis, sauf moi. Ma meilleure amie est rayonnante. La chanson est terminée, et Garance redevient Garance, avec ses allures de gamine grandie trop vite, ses cheveux blonds et sa bouille ronde. Elle redescend de scène et s’assoit à sa place, fait comme il ne s’était rien passé d’extraordinaire. Elle croise les bras, boudeuse, et me lance, vexée:

— Je t’avais prévenue.