Dans un mois je donne une conférence sur Edith Wharton, et suite à la rédaction de l'article qui lui est consacré par la bibliothèque, s'en est suivie une conversation très longue sur laquelle je ne reviendrais pas dans le détail, dans laquelle on me demandait, ainsi qu'à Hervé qui a co-écrit, de ne pas écrire "écrivain américain" à son sujet, mais "écrivaine américaine".

J'ai beaucoup réfléchi à ce sujet et me suis rendue compte que ça fait trois-quatre ans maintenant qu'on m'explique combien j'ai tort d'utiliser des noms "masculins" pour décrire ce métier et que je n'ai pas le droit d'utiliser les mots que JE veux pour décrire MA profession. Bien souvent, ce sont d'ailleurs des femmes qui s'érigent en parangon de la justice alors même qu'elle ne sont pas concernées par le sujet et ne sont pas à ma place. Elles pensent qu'elles savent mieux que moi ce que je dois dire et ce que je dois penser, ce qui est juste et ce qui ne l'est pas.

Je pensais que le féminisme consistait justement à libérer la parole des femmes, quand bien même elles ne penseraient pas comme toutes les autres, mais je me suis trompée. On est simplement dans le règne de la bien-pensance et de la convention, et ma parole n'est pas écoutée du tout.

Quand j'ai publié mon premier roman, j'étais un écrivain parmi tant d'autres et tout le monde se fichait que je sois un homme ou une femme.

Depuis quelques années, on me juge d'abord en tant que femme avant de juger mes romans.

Plusieurs exemples :

On a choisi une de mes nouvelles pour figurer dans une anthologie, parce qu'il n'y avait pas assez de femmes au sommaire

On m'a demandé de parler de la place des femmes dans le monde de l'édition

On m'a invitée à des salons composés exclusivement de femmes

On m'a demandé de décrire ma façon d'inventer mes personnages féminins

On m'a invitée à des salons pour respecter la parité

On m'a demandé ce que je faisais pour me rapprocher de mes lectrices (alors qu'il y a autant d'hommes que de femmes dans mon public)

On a jugé que jamais un homme n'aurait pu décrire avec tant de sensibilité le personnage féminin d'une de mes nouvelles...

Et tant d'autres exemples !

A chaque fois, on n'a pas jugé mon texte et ma pensée en premier, mais on les a jugés à travers le prisme de mon genre. Or si je n'ai pas choisi de naître femme, blanche et européenne, (si je pouvais, je changerais de corps chaque jour comme de costume^^) j'ai choisi en revanche chacun des mots qui figurent dans mes œuvres, et je voudrais que ce soit cela que l'on juge !

Franchement, sur ce point, j'aimerais beaucoup retourner quelques années en arrière, quand "écrivain" et "auteur" étaient encore des mots neutres et non pas sujets à polémique ridicule, et j'aimerais surtout pouvoir nommer mon métier comme j'en ai envie. Il y a d'autres combats à mener dans la Littérature pour faire avancer la cause du féminisme (à commencer par cesser d'aligner les clichés sexistes dans les romances, par exemple, en ce qui me concerne).

Finalement, on a trouvé un consensus en appelant Edith Wharton "romancière américaine", ce qui convenait à tout le monde. Mais c'est quand même très fort et paradoxal de nous accuser de la discriminer alors que justement on lui consacre tout un cycle de conférences dans deux bibliothèques !