Je ne remercierais jamais assez mes parents de m'avoir laissé étudier ce que je souhaitais, et à mon père de m'avoir laissé la liberté de prendre les livres que je voulais dans sa bibliothèque, sans censure ni commentaire. J'ai beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup rêvé, et j'ai grandi, en grande partie, grâce aux livres.

Mais pour 80% de bonheur que m'a apporté toute cette culture, je dois avouer qu'il y a bien 20% de négatif. La culture, ça peut faire mal. Quand on se réveille un matin en se rendant compte que jamais on ne pourra visiter tous les pays qu'on a découverts, qu'on ne pourra pas être à la fois actrice, chirurgienne ou avocate, qu'on n'aura jamais le temps d'étudier toutes les disciplines qui nous passionnent, ça fait mal. Me rendre compte un matin que mes ambitions sont trop grandes pour cette société étriquée, que j'ai si bien marché sur les chemins de traverse de la lecture que je suis devenue trop différente des autres, que j'ai entrevu dans toutes ces pages l'immensité de l'espace sans espérer la voir un jour, que mes rêves sont bien trop grands pour être jamais réalisés, que mon esprit, même, s'est élargi au point de ne plus rentrer dans la boîte hermétique dans laquelle le monde souhaite le ranger, cela fait mal. Cela m'a fait mal à tel point que je me suis dit, en sortant de mes études, et en me rendant compte que je devais choisir une seule vie, un seul métier, qu'il ne me restait que deux solutions pour ne pas devenir folle : me foutre en l'air, ou faire avec. Et je ne voulais ni l'un ni l'autre. Je savais qu'aucune de ces solutions ne me conviendrait.

Mais, par bonheur, même si c'était tard, j'ai trouvé une troisième voie, celle de l'écriture. Je n'envisageais pas, à seize ans, que l'écriture puisse être la solution à tout ce que la culture m'avait apporté comme problèmes. Aujourd'hui, je peux déverser mon trop-plein d'idées dans mes intrigues, mon trop-plein d'émotions dans mes dialogues, envisager les métiers que je n'ai pas pu faire, étudier les disciplines qui me passionnent à travers mes personnages, créer les étoiles, de nouveaux mondes, ressusciter d'anciennes époques. Je peux écrire toutes les vies alternatives que je ne pourrais jamais vivre et cesser de regretter d'avoir dû faire des choix, d'avoir fermé des portes. Grâce à l'écriture, j'ai compris que mes choix me définissent aujourd'hui, et je ne me sens plus enfermée dans mon monde ni dans ma tête.