Depuis longtemps, j’ai pu remarquer que féminisme et reconstitution historique, sous quelque forme que ce soit, ne font pas bon ménage. Au début, cela ne m’a pas trop dérangée, parce que je n’avais pas encore commencé ce processus de questionnement, et que j’étais comme la plupart des femmes qui font du costume historique, d’abord attirée par les belles robes. Elles me donnaient l’impression d’être une « princesse », et de réaliser un fantasme de petite fille en les revêtant (le syndrome de la jupe qui tourne, sans doute^^).

Sauf que, avec les années, ce milieu m’exaspère de plus en plus. Alors certes, reconstruire l’Histoire, c’est reconstruire aussi la condition de la femme, mais il y a d’autres moyens de s’investir dans cette passion sans pour autant reproduire tous les schémas et clichés d’antan ; et c’est malheureusement ce que font une très grand majorité des reconstitueurs. Très souvent d’ailleurs, ils ne recréent qu’une infime partie de l’Histoire, celle, glamour et fantasmée, qu’on entrevoit dans les films, et qui tourne à la parodie. Sous couvert de nostalgie, de regrets de ces « bonnes manières qui se sont perdues aujourd’hui », ils et elles perpétuent des comportements qui feraient horreur à n’importe qui pour peu que l’on porte des jeans et des t-shirts 2010. Me retirer la chaise pour m’aider à m’assoir, très bien, vu que ma crinoline m’en empêche (ce pourrait cela dit être aussi une femme qui m'aide), mais voir qu’on ne s’adresse qu’à l’homme du couple parce que sa femme n’est qu’un accessoire, me voir méprisée parce que j’incarne une domestique , ou regardée de haut parce que ma robe ne porte pas la quantité requise de falbalas et de colifichets : non merci.

De plus, les costumés ne choisissent pratiquement pas de milieux ou de personnages populaires (à part peut-être en danse folklorique). Il s’agit en général de recréer des cours royales, des salles de bal de l’aristocratie ou des régiments glorieux : je n’ai vu que rarement (à part peut-être pour le Moyen Âge, plus ouvert) des paysans, des serviteurs, des petits artisans. La plupart des bals ne sont souvent que le prétexte à une débauche de froufrous et de bijoux pour ces dames, d’uniformes médaillés pour ces messieurs. À la journée Grand-Siècle de Vaux-le-Vicomte, vous compterez bien plus de duchesses et de marquis clinquants que de laquais ou de lavandières, et ce toujours dans un style XVIIIe brillant et extravagant, quand bien même il s’agit d’une journée XVIIe et que la frange de la population qui pouvait à l’époque s’habiller en soie et broderies était infime.

Mais ce qui m’énerve davantage — car après tout, il est de bonne guerre, au fond, de vouloir paraître sous son plus beau jour le temps d’une soirée — c’est de voir des classes sociales se recréer au sein de ces costumiers et reconstitueurs. En effet, si vous avez l’intention d’arborer la plus belle robe de la parade, il vous faudra évidemment un beau tissu, et en quantité suffisante : pour une robe de cour 1760 pleine de ruchés, comptez au minimum dix mètres de soie ; et ça, moi, je ne peux pas me le permettre. Le monde du costume est donc non seulement un milieu de riches, car il faut du temps et de l’argent si l’on veut se consacrer à cette passion (costumes, billets d’entrée, déplacements, jours de congés ne sont pas accessibles à tous), mais plus encore, le milieu d’une nouvelle aristocratie autoproclamée. Combien de royalistes (mais oui !) ai-je pu croiser, ainsi que de descendants de nobles qui se croyaient encore au temps où les titres valaient quelque chose !

Comment être féministe dans un milieu dont le rêve repose sur la reconstitution d’une inégalité sociale, et où être une femme revient, encore et toujours, à privilégier l’apparence ?

Déambuler en robe inconfortable sans rien faire d’autre que m’exhiber pendant une demi-journée, et recueillir les compliments de tous, ou être costumée en homme ou en paysanne pour pouvoir m’amuser et me faire regarder de haut, voilà globalement le choix qui s’offre à moi. Et c’est encore pire depuis que je suis en couple et que nous allons à deux à ce genre d’événements, peut-être parce que nous correspondons davantage à ce qu'on attend de reconstitueurs.

Les dernières déceptions que j’ai vécues lors d’événements costumés m’ont fait beaucoup réfléchir à ce problème, suffisamment important à mes yeux pour que j’envisage d’arrêter (sauf les spectacles de mon atelier de danses anciennes^^). Alors, comme il est impensable de changer ce milieu de l’intérieur et que je n’ai pas non plus vraiment envie d’arrêter, je vais continuer à faire du costume, mais en m’amusant et en gardant mes valeurs. Pour cela, j’ai tenté de trouver des solutions. Je ne sais pas si elles sont les meilleures, mais au moins, je vivrais ce hobby à ma manière.

  • Tout d’abord, je vais arrêter de faire des princesses et des aristocrates emplumées (ce que j’ai déjà un peu fait ces derniers temps). Je suis loin d’être une jeune femme gracieuse ou une jolie potiche, et donc, exit les perruques et la représentation d’une ancienne noblesse que je n’adule pas.
  • Ensuite, je ferai, si possible, des personnages historiques intéressants et féministes. Hervé s'est ainsi amusé à me rédiger une liste d'une vingtaine de femmes qui ont fait autre chose dans leur vie que de naître avec une cuillère dans la bouche. Lors d’un dernier salon, j’étais costumée en Amelia Earhart, l’aviatrice : voilà quelqu’un de chouette à incarner ! Et au moins, on peut bouger dans un pantalon :) Pour la foire du Livre de Bruxelles, je serai une suffragette : là, je pourrai même allier féminisme et élégance, puisque la ligne 1910 est ma préférée.
  • Et enfin, je ne ferai quasiment plus de strictement historique. Maintenant que j’ai relevé le défi et que je sais que je suis capable de reproduire une robe de tableau ou d’après un ancien patron, je ne vois plus l’intérêt de coudre tout à la main ou de se faire chier à broder des boutonnières (excepté pour une conférence, comme celles sur la mode au temps de Jane Austen que j’ai données dernièrement). Je veux laisser libre court à mon imagination ! Ainsi, pour un prochain bal 1800, je porterai une robe dont la ligne sera bien d’époque, mais pas les tissus ni les accessoires.

Éventuellement, une des solutions serait que je crée ma propre association de reconstitution : avec un salon littéraire du Directoire, une corporation de dentelliers/drapiers du XVIIe ou un laboratoire scientifique de 1880 par exemple, il y aurait moyen de revivre l’Histoire sans trop de clichés. Mais ça, c’est une idée qui ne prendrait pas corps avant très longtemps…

En attendant, le mot d’ordre sera : du costume historique oui, mais fun et féministe !