Quoi quoi? Qu'est-ce que c'est que ça? Une scène coupée qui traîne dans mes dossiers depuis octobre 2011 et que j'ai terminée seulement aujourd'hui? Honte sur moi :D

 

Scène coupée

Août 1976, entre Allancourt et Bordemarge

La femme libérée et le dandy

 

            Marius Leyssieux, très beau jeune homme d'une trentaine d'années (et ce depuis environ soixante-dix ans d'ailleurs), se tenait bien droit devant la cheminée de sa roulotte, une tasse de thé à la main. Mis des pieds à la tête avec la plus parfaite correction, il portait une chemise blanche au col bien amidonné, une montre de gousset en argent attachée à son gilet, un pantalon noir à pinces ainsi que des godillots lustrés recouverts de guêtres. Seule une lavallière rouge, à laquelle il avait épinglé une petite clef d'argent, jetait une note de couleur dans sa tenue.

            Le véhicule qui roulait dans la forêt de Bordemarge n'était pas encore l'Athanor: il n'avait que deux pièces, à savoir un salon qui faisait également office de chambre et de cabinet de toilettes, et le poste de commandement, qui se réduisait en tout et pour tout à un frein et deux paires de rênes. L'Athanor était alors tiré par des chevaux, et non pas par de l’énergie à vapeur.

            Si sa roulotte n'était pas tout à fait l'Athanor, Marius Leyssieux n'était pas non plus tout à fait l'Orfèvre, et encore moins le patriarche. Il voyageait seul, sans se soucier des autres, pas plus des adultes que des orphelins croisés sur son chemin. Tout ce qui l’intéressait pour l'heure, c’était ses inventions et la facilité avec il les créait à Bordemarge. La table en acajou au milieu du salon était en permanence recouverte de pièces de mécanique, de plans et d’instruments de travail.

            Tout en sirotant son thé, Marius laissa ses pensées se perdre dans les flammes, puis jeta un coup d’œil au-dessus du manteau de cheminée. Le tableau magique affichait son propre portrait. En de très rares occasions, il était retourné à Allancourt afin de tester des théories et les mettre en application dans un autre univers. Il n'avait plus rien tenté depuis qu'il s'était rendu compte qu'une ride, lors du dernier passage, était apparue sur son front. Très soucieux de son image, il avait rompu immédiatement tout lien avec le monde où il avait grandi, pour garder à jamais sa beauté et sa jeunesse. De toute façon, son enfance avait été misérable, sa carrière de conservateur d'un ennui mortel, (il détestait la province et n’avait jamais réussi à monter sur Paris), il n'avait jamais eu d'amis, et aucune femme n'était jamais passée dans sa vie. Comparé à Allancourt, Bordemarge était pour lui un paradis, et il ne regrettait absolument rien de son choix.

            Depuis qu'il était tombé de ce côté du portrait, il avait pu à loisir développer son amour des sciences. A cet instant, il réfléchissait à un problème posé par la dernière invention sur laquelle il travaillait, à savoir une lunette astronomique destinée à observer les habitants des planètes. Il se demandait comment atténuer les aberrations chromatiques des lentilles, quand, passant la tête la première à travers le tableau, une femme lui tomba dans les bras. Il se retrouva projeté sur le tapis et sa tasse de porcelaine vola pour exploser en une dizaine de morceaux un peu plus loin sur le sol.

            Marius, le souffle coupé par la chute et le poids qui pesait sur lui, posa ses mains sur les épaules de la nouvelle arrivée, et la souleva pour mieux la voir. Elle avait un visage de poupée, un peu trop maquillé à son goût, de grands yeux bleus derrière des lunettes immenses qui lui donnaient l’air d’une chouette, et de longs cheveux noirs qui faisaient comme un rideau autour de leurs visages face-à-face.

— Vous n'avez rien? lui demanda-t-il, un peu sonné.

La jeune femme roula sur le côté, se mit assise et retira ses grandes lunettes à monture noire. Les mains sur les tempes, elle grimaça. Marius ne vit plus que son nez qui dépassait du rideau de ses cheveux.

— Siiii... gémit-elle. Mal à la tête... Soif...

Marius s'assit à son tour et défroissa son gilet avant de s'approcher d'elle.

— Cela va passer. Il se mit debout, servit deux tasses de thé et lui en tendit une : qui êtes-vous? Que faites-vous ici?

Elle avisa le thé.

— Vous êtes fou, dit-elle en se recouchant sur le tapis. Je meurs de chaud... Je crois que je vais clamser...

            Elle secoua sa blouse blanche pleine de dentelles et Marius, avisant son ventre nu, détourna la tête, affreusement gêné. Il ouvrit tous les hublots et l'air du soir rafraîchit leurs deux visages. Qui était cette dévergondée? se demanda-t-il. Il la regarda de nouveau. Pourquoi portait-elle un pantalon aux pattes larges, qui plus est orange, et ces bijoux multicolores qu'on aurait dits faits de celluloïd?

— Vous travaillez aux Folies-Bergères? lui demanda-t-il, un air hautain sur la figure. Dans un cirque?

Et comme elle ne répondait pas, les yeux fermés, il s'inquiéta de nouveau et se pencha  sur elle, mais elle lui éclata de rire au nez.

— Vous n'allez pas vous y mettre aussi, dit-elle en essuyant son front moite avec sa manche. J'ai déjà assez d'un conservateur grincheux qui critique mes pantalons.

Il l'aida à se remettre debout.

— Vous êtes bibliothécaire alors?

— Et vous, vous êtes le type du tableau.

Une fois sur ses jambes, un vertige la saisit et elle lui tomba dans les bras une seconde fois, évanouie. Il saisit sa taille pour la retenir et resta un instant avec sa tête sur son épaule, totalement désemparé par sa peau nue sous ses doigts, puis tira une chaise de la table pour l’asseoir. Elle reprit ses esprits lentement.

  Je suis désolée, murmura-t-elle. Je me suis levée trop vite. Vous auriez de l’eau ?

Il hocha la tête et se précipita dans le poste de commandement.

  Je reviens ! lui cria-t-il en tirant sur les rênes des chevaux pour les arrêter.

Il descendit de l’Athanor immobilisé pour éteindre les svadilfaris de ses bêtes, puis repassa à l’arrière du véhicule. Sur la plateforme, il puisa de l’eau dans un des deux tonneaux entreposés, puis revint dans le salon par la porte de derrière. La jeune femme avait éteint le feu avec le thé et se tenait devant la cheminée, l’objet de son crime encore à la main.

  Du Earl Grey si … s’offusqua Marius en posant la cruche d’eau sur la table. Et dire que c’était ma dernière cuillère.

— Désolée, mais j’ai vraiment trop chaud. De l’autre côté, c’est la pire canicule que j’ai jamais connue…

— Comment vous êtes arrivée ici ? lui demanda-t-il en lui servant un verre.

Elle posa la théière et le but avidement.

— Il a fallu que je monte dans le grenier chercher les panneaux d’exposition. J’étais déjà très mal, mais la chaleur en haut était atroce. Je suis tombée dans les pommes, je crois. (Elle prit la cruche à deux mains et la vida d’un trait). La dernière chose que j’ai vue, c’est ce tableau. Elle le désigna du pouce et s’essuya la bouche : ça va mieux !

— Vous êtes tombée à travers, lui expliqua Marius. Maintenant, il faut absolument que vous retourniez de l’autre côté.

— Hors de question.

— Pourquoi ?

— Tout d’abord, parce que je déteste qu’on me donne des ordres.

— Et ensuite ?

Elle haussa les épaules.

— Ensuite. Elle se rassit sur la chaise et regarda autour d’elle: parce que ça m’a l’air bigrement plus intéressant de votre côté. C’est sensass’ chez vous. Et vous avez une belle bibliothèque.

Elle se releva pour l’observer.

— Ne touchez à rien ! lui ordonna Marius quand il vit qu’elle avançait sa main pour saisir un livre par le dos. Êtes-vous réellement bibliothécaire ? Il fouilla dans un petit coffret et en retira une paire de gants qu’il lui tendit: mettez-les.

La jeune femme le regarda dans les yeux, lui tira la langue et sortit le livre de l’étagère sans user des gants.

— En général, répliqua-t-elle avec un petit ton moqueur, on ne donne pas des ordres aux filles qu’on rencontre pour la première fois, même si elles vous tombent dessus… littéralement. On dit : « Bonjour, je suis ravi de faire votre connaissance ».

            Marius lui prit le livre des mains, un exemplaire original des poèmes d’Edgar Allan Poe. Il le retourna pour caresser sa couverture.

— Je ne suis pas « ravi » de faire votre connaissance, lâcha-t-il avec aigreur. Je n’aime pas les gens en général et plus particulièrement celles qui se croient tout permis et tombent chez moi sans manière. De plus, permettez-moi de vous signaler qu’à chaque question que je vous ai posée, vous avez détourné la conversation. Je ne peux décemment pas appeler cela « faire connaissance ». Il ajouta sur un tout autre ton : je ne sais même pas quel est votre nom.

— « Qu'y a-t-il dans un nom? cita la jeune femme en caressant le dos d’un volume de Shakespeare. Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s'appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu'il possède... Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière. »

            Marius Leyssieur se raidit en entendant cette dernière phrase.

— Je… hésita-t-il. Il serra le livre contre lui: vous venez de me citer ma pièce préférée.

— Vraiment ? La jeune femme prit le recueil de Poe pour le poser sur la table et garda ses mains dans les siennes: vous n’avez pas l’air d’un grand romantique.

Marius, troublé, se dégagea de son étreinte d’un pas en arrière.

— Vous l’êtes ? demanda-t-il tout bas.

Elle redressa la tête dans un geste exalté.

— Oh que oui ! On ne dirait pas comme ça, avec mes pantalons et mes discours sur l’émancipation de la femme. C’est un des grands reproches de mon conservateur, d’ailleurs. Elle entrecroisa ses doigts et leva les yeux au ciel : mais en réalité, je ne rêve que Grandes Amours et Grandes Aventures !

            Marius s’autorisa un sourire.

— Est-ce que je pourrais enfin savoir votre nom, mademoiselle l’adoratrice de Shakespeare ?

            Elle abaissa son buste dans une élégante révérence, mimant les pans d’une grande jupe relevée.

— Monseigneur, je suis enchantée de faire votre connaissance. Mon nom est Éléonore Linzen.