Autrefois, quand j’étais une jeune et belle étudiante, toute naïve et pleine d’ambitions littéraires sur les bancs de la faculté, j’avais un cours que je chérissais par-dessus tout : c’était une sorte d’atelier littéraire donné par un professeur adorable dont j’étais secrètement amoureuse (de même que les ¾ de mes camarades féminines, et c’était pas secret, dans la mesure où je rougissais comme une courge chaque fois qu’il me parlait ) dans lequel il nous a été donné plusieurs fois de pasticher un style littéraire. Je me souviens notamment d’un pastiche de Proust sur lequel j’avais passé bien une soirée, et que j’avais adoré faire…

Alors que je lisais cet après-midi au boulot (oui je sais c’est pas bien mais vive Wikisource!) « Le Ventre de Paris » (continuant sur ma lancée, à savoir lire les Rougon-Macquart dans l’ordre), j’ai eu envie de pasticher le style de Zola, que j’adore. Voici donc ce petit chapitre, sans prétention aucune, qui reprend ma désormais célèbre « Scène de la bibliothécaire emmerdée » (oui car j’en suis au moins à ma sixième réécriture de ce thème). J’espère que ça vous plaira, et s’il y a des connaisseurs dans mes lecteurs, est-ce qu’ils pourraient me dire si j’ai réussi mon exercice ou bien s’il est totalement loupé ?

 

 

Imitation de Zola

 

-Scène de la bibliothécaire emmerdée-

 

 

Florent Baudin entra dans la bibliothèque et grimpa les escaliers, de lourdes marches de marbre sali sur lesquelles des siècles de lecteurs avaient posé leurs semelles avant lui. Il ne reconnaissait plus l’endroit, s’y trouvait perdu, ne se souvenant plus depuis combien d’années il n’y avait pas mis les pieds.

Au fond, à la place des élégantes boiseries d’autrefois, des blocs d’étagères de métal gris s’élevaient comme des colonnes antiques, portant dans leurs flancs des alignements de livres, faisant des murs de briques. Cela semblait les murs d’une prison grecque, toute grise, d’un gris de tristesse, où l’on aurait enfermé le savoir comme on l’aurait fait d’oiseaux. Les pages ne demandaient qu’à s’envoler, dans cet ennui de plomb que la lumière, tombant des larges fenêtres, éclairait d’un demi-jour morne.

Devant lui, un vaste espace semé de fauteuils laids s’étendait. Cela faisait des tâches vives de couleurs orange et violette qui ne s’accordaient pas entre elles et agressaient les sens. Avec son âme de peintre, l’envie lui prit de bouleverser tout cela, ces couleurs laides et misérables, ces formes trop modernes, et d’y mettre du goût, de la vie, des rondeurs de femme. Le bâtiment lui semblait un bourgeois solitaire n’ayant jamais connu la douceur d’une bouche sensuelle, avec ses lignes trop nettes, sa sobriété guindée de couvent, et ses nuances empruntées à la palette d’un artiste misérable et loqueteux des bas-fonds.

Sur la gauche, perdue derrière un bureau noir et revêche trop grand pour elle, sous l’enfoncement que faisait la pente du toit et les hautes poutres de dentelle métallique se rejoignant en arc brut, il aperçut une jeune femme ; la bibliothécaire au vu du petit carré blanc marqué de son nom qui se détachait sur le coton de son corsage noir. Elle, belle femme, semblait attendre que l’on vienne la sortir de sa torpeur. Enfoui sous une abondante masse de boucles d’or fauve, son visage, pâle et rond comme une lune de décembre, exprimait l’ennui le plus profond. Ses paupières lourdes et sa joue comprimée par sa main, le coude posé sur le comptoir, lui donnaient l’air d’une Madone moderne, alanguie dans une pose sensuelle de serveuse de café sans client.

Quand elle vit Florent, dans un sursaut d’espoir du à son instinct de bibliothécaire, son œil s’alluma d’une flamme vivante, et tout son corps frissonna, sortant de l’attente ,comme d’un bain que l’on aurait laissé refroidir. Sa figure blanche se colora de rose aux joues, fleur fanée qui renaît à la vie, et elle se redressa en le mangeant de ses grands yeux. Mais lui, l’homme perdu, n’eut pas plus que ce premier regard de curieux pour elle. Il fit demi-tour, fuyant, et d’un bond, fut dans les escaliers. Elle s’éteignit de nouveau, comme la flamme d’une bougie que l’on aurait soufflée. La bibliothèque, comme elle, retourna à son gris de cendre.

Et c’était une tristesse de la voir là, si ennuyée, si morne et si désemparée, au milieu de cette mer de livres que personne n’ouvrait plus…