Emmanuelle Nuncq

Romancière à deux visages, couturière rêveuse et plein d'autres choses encore.

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Vous serez immortelle

11mars

Pour mon 200ème billet, j’offre gracieusement à mes si nombreux lecteurs ( :p ) la première partie de “Vous serez Immortelle”, nouvelle qui sera publiée dans l’Anthologie de Trolls et Légendes 2013! Le thème en est le semi-homme, et si je ne suis pas hors-sujet, je me suis quand même pas mal éloignée du hobbit auquel j’ai évidemment immédiatement pensé^^ J’ai écrit cette nouvelle environ une semaine avant la date limite… Cétait comme une dissertation, j’ai séché sur une copie blanche, attendu le dernier moment et tout m’est venu tout seul :) Je n’avais pas prévu de réutiliser le thème que l’on trouve dans “Porcelaines”, mais je crois qu’il me tient à cœur ;) On m’a fait remarquer que je faisais encore référence à Tim Burton, notamment à Edward aux mains d’argent, ainsi qu’au XIX ème siècle… et que j’utilisais encore une fois Sarah Bernhardt comme personnage (là il faut me connaître depuis longtemps pour savoir dans quoi ;) ) C’est vrai. Je crois que ce sont des thèmes qui sont en moi et que, comme pour Bordemarge, mes références débordent quand je me mets à écrire sans forcément me demander “est-ce que je l’ai déjà fait?”  ou “Est-ce que c’est original ” :) Le sujet ne l’est peut-être pas, mais la forme, oui: je n’avais encore jamais écrit au présent! Et je me suis vraiment amusée, je crois que c’est surtout ça qui compte :D



Vous serez immortelle

- Paris, 44 rue des Dames, 24 décembre 1887 -


Vu de l’extérieur, avec ses deux pans de carreaux sales enchâssés dans un bois déverni par la pluie, « L’Atelier Merveilleux » semble minuscule et sombre, mais dès qu’il en pousse la porte, le client se retrouve dans un tout autre monde, beaucoup plus grand, plus riche, chargé de promesses. Aujourd’hui, le client est une cliente, et elle sourit en refermant la porte, si basse qu’elle a dû se pencher pour ne pas abîmer son chapeau.

La clochette de l’entrée tinte doucement, un bruit de porcelaine cassée se fait entendre dans le fond. Sarah sait pourtant ce qu’elle va trouver à l’intérieur de la boutique, mais cela continue de l’étonner. Elle observe le mur de gauche, couvert de cadavres de poupées à qui il manque toujours quelque chose : œil, dents, bras, ou même tout le corps. Elle est habituée à ce que ces centaines d’yeux la fixent, et cela fait longtemps qu’elle ne se sent plus mal à l’aise. Il s’est passé dans cette boutique des choses bien plus étranges. Elle serre pourtant le paquet qu’elle apporte contre son ventre, peut-être pour qu’il la protège, ou tout simplement parce qu’il est précieux.

Le mur de gauche est caché par un rideau de velours qui, autrefois, a dû être rouge. Aujourd’hui, il tire plutôt vers le marron sale, tant il est vieux et décoloré par le soleil. À sa barre sont pendues, par leurs fils, des marionnettes. Il n’y a que deux personnes ici, et pourtant elle a la sensation qu’ils sont toute une salle de spectacle. Il faut passer des amoncellements de jouets cassés et des piles de livres pour atteindre l’autre côté de la boutique.

Derrière un grand bureau acajou, dont le pan externe était autrefois le mur d’une roulotte, et sur lequel on peut encore lire « E. Werner, marchand ambulant, jouets de première qualité », se trouve le propriétaire des lieux, monsieur Edgar Werner en personne. Il a levé sa tête dégarnie quand il a entendu la clochette de la porte d’entrée, et sourit en voyant la femme qui s’avance vers lui. Ses moustaches grises, qu’il a imposantes et cirées, se soulèvent jusqu’à ses yeux et se confondent un instant avec le cerclage de ses lunettes. Sa cliente avance entre les obstacles, manque de faire tomber un arrivage tout neuf de Jules Verne avec sa tournure, et se penche au-dessus du bureau pour embrasser son vieil ami. Monsieur Werner a les oreilles qui rosissent, et remonte d’un geste sec ses lunettes rondes sur son nez :

— Bonjour, ma divine, la salue-t-il. Qu’est-ce qui vous amène ?

— J’ai un bras cassé, dit-elle en serrant le petit paquet sur son estomac.

Le restaurateur de jouets se lève et fait difficilement le tour de son bureau. C’est qu’il a un ventre proéminent, qu’on ne remarque guère quand il est assis. Il va jusqu’à la porte, sans toucher le moindre objet, et tourne la pancarte pour qu’elle affiche « Fermé » aux éventuels clients, même s’il paraît évident qu’il n’y en aura aucun. Il est midi, et ils ne sont jamais vraiment nombreux, ceux qui veulent faire réparer leurs jouets à la veille de Noël.

Monsieur Werner retourne à son bureau aussi élégamment qu’il en est parti, tel un danseur, évitant les murs de bimbeloteries comme s’il s’agissait de fleurs précieuses à ne pas écraser. Mademoiselle Sarah n’a pas bougé, elle se contente de tourner une boucle d’un auburn profond autour de son doigt. La boutique de monsieur Werner est le seul endroit où elle sait être patiente. C’est peut-être parce que le calme et la sérénité du vieil homme se diffusent en elle. Ou parce qu’il a toujours trouvé des solutions à ses problèmes.

Le restaurateur ramasse la tête qu’il a fait tomber par surprise au moment où sa cliente préférée est entrée. Elle est brisée en trois morceaux, qu’il tient en coupe entre ses mains potelées comme s’il s’agissait d’un oiseau blessé. Il écarte le rideau rouge en gardant les mains tendues devant lui, et tous deux, sous la sarabande des pieds des marionnettes qui s’entrechoquent, entrent dans une pièce qui n’a rien à voir avec celle que l’on peut distinguer depuis la rue. Ici, tout est propre, les murs sont d’un bleu lavande immaculé, et au milieu de ce qui semble être un laboratoire, trône une paillasse en carrelage blanc, aux extrémités couvertes d’instruments de chimie. Quand monsieur Werner pose la tête en porcelaine entre les flacons de verre, celle-ci est intacte. Sarah dépose avec précaution son paquet sur la paillasse et se débarrasse de son grand manteau noir, ainsi que de son chapeau, qu’elle laisse par terre, à l’endroit même où elle se déshabille. Il n’y a pas de chaise ni de porte-manteau ici, et elle a pris l’habitude qu’une domestique empressée devance toutes ses demandes. Monsieur Werner la regarde et la trouve très jolie dans sa robe de soie rose. Sans le bras gauche qui lui manque, elle serait parfaite. Il ajuste ses lunettes et veut regarder la blessure de plus près :

— Je peux ? demande-t-il poliment en faisant mine de défaire sa manche en dentelle.

— Je vous en prie.

De son bras valide, Sarah délace habilement sa robe, tire sur le tissu pour dégager ses épaules et laisse tomber le bustier, montrant son corset sans aucune pudeur. Monsieur Werner l’a déjà vue nue. Il suit du doigt une couture, le long de son épaule en chevreau blanc, aussi douce que de la peau humaine. La fixation est toujours bien en place, mais elle ne soutient plus le bras, juste quelques tessons de porcelaine.

— Comment vous êtes-vous fait ça ? Demande-t-il.

— En sautant du parapet dans Tosca hier soir, explique-t-elle.

Monsieur Werner se recule, surpris :

— Sur scène ?

— Personne n’a rien vu, le rassure-t-elle. J’avais de longues manches serrées, et c’était le final. Je suis rentrée directement, et j’ai filé chez vous à la première heure.

Monsieur Werner sourit :

— Il est l’heure du déjeuner.

Elle fait une moue :

— C’est la première heure… de l’après-midi.

— Allongez-vous, lui ordonne-t-il.

Sarah maugrée :

— Quand installerez-vous quelque chose de plus confortable ?

— Je ne travaillerais pas bien si vous étiez allongée dans un de vos cercueils, plaisante-t-il.

— C’est très froid.

— Pourquoi me faire remarquer cela, puisque vous ne ressentez rien ?

Elle sourit et répond, évasive :

— Je ne sais pas, pour paraître vivante ? J’ai pris l’habitude de feindre ce genre de choses.

Mais quand elle s’allonge enfin, ses formes ne s’écrasent pas sous son poids. Elle reste une statue en cuir et en porcelaine, très droite, qui n’a rien d’humain. Ses yeux se ferment mécaniquement.

— Ce n’est pas très beau, ce que vous avez fait là, constate-t-il en déballant le bras de son paquet, prenant les morceaux entre ses doigts.

À l’exception de l’attache qui est brisée, c’est un bras magnifique, à la main finement ciselée, mais malheureusement inerte. Il se dit qu’il a vraiment exécuté du beau travail, autrefois, et que c’est dommage qu’elle n’y prête pas plus attention.

— Je suis désolée, s’excuse-t-elle, comme si elle lisait dans ses pensées.

Il explique :

— Il y a plusieurs gros morceaux. Il vaudrait mieux que je refasse un bras neuf… Seulement…

Elle tourne son visage pâle et parfait vers le sien, les yeux toujours fermés :

— Seulement ?

— Eh bien…

— N’hésitez pas !

Il baisse la tête, honteux :

— J’ai eu une inondation dernièrement. Les moules d’origine ont pris l’eau.

Elle se relève, horrifiée, et ses yeux se rouvrent. Son mouvement est abrupt, digne de celui d’un vampire sortant de sa tombe :

— Pardon ? Ce n’est pas possible ! N’y a-t-il aucun moyen de les refaire ?

Il soupire :

— Mademoiselle Sarah Bernhardt, vous êtes ma plus belle création. J’ai travaillé plus de dix ans entre votre conception et le premier vers que vous avez prononcé. Est-ce que vous voulez vraiment mettre votre carrière entre parenthèses maintenant, et pendant tout ce temps ? Ne saurez-vous vous contenter d’une réparation sommaire ? Nous savions tous les deux que ce moment allait arriver.

Sarah détourne la tête et regarde dans le vide. Son beau profil, que monsieur Werner a modelé d’après des statues grecques, se découpe comme un camée sur le mur bleu.

— Non, je ne le savais pas. Disons que… J’avais oublié, et que je ne tenais pas particulièrement à ce que vous me le rappeliez. Pas maintenant, en tout cas. Vous m’aviez promis que je serais immortelle.

— Vous le serez. Seulement, ce n’est pas mon cas.

Elle le regarde tristement. Pour un peu, il croirait voir apparaître des larmes dans ses yeux de cristal :

— Je ne veux pas disparaître comme ça. Je ne suis pas destinée à tomber en morceaux.

— Je peux tenter une réparation. Vous devrez rester toute la nuit chez moi.

— Cela, je suis prête à le faire.

— Mais elle se verra. Cela fera un bourrelet plus épais. Comme un bracelet égyptien, mais en bandelette de momie, tente-t-il d’expliquer à sa manière.

Il se gratte la tête, se demandant si elle a compris, et si elle va accepter d’être déformée. Il connaît son narcissisme. Contre toute attente, elle éclate de rire en serrant son bras cassé contre sa poitrine :

— Alors, je mettrai les grandes manches bouffantes à la mode !

Elle se rallonge, ferme les yeux, et monsieur Werner prépare ses instruments. Par la fenêtre de « L’Atelier Merveilleux », il voit les premiers flocons de neige de l’année tomber, et dans le laboratoire silencieux, le rire de l’actrice résonne encore dans son esprit comme un grelot.

La Robe volée

3mars

Hier, en écrivant Let's do it, je me suis rappelé combien c’était chouette d’écrire une nouvelle et le plaisir que c’était de la diffuser, de l’avoir enfin sortie de ma tête. Je vais donc tenter d’écrire un texte “fini” (peu importe sa longueur) tous les jours du mois de mars, c’est une sorte de pari que je fais avec moi-même, peu importe les fautes et la qualité du texte :) J’ai donc écrit cet après-midi la petite nouvelle suivante, qui est également une des nombreuses idées qui me trotte dans la tête. A vrai dire, c’était même, à quelques détails près, un rêve que j’ai fait, et c’est peut-être pour ça que c’est la première fois depuis une éternité qu’il n’y a pas la moindre once de fantastique. Au départ, c’était sensé être un album illustré, vous verrez que la fin s’y prête très bien. Sauf que si je dessine pas trop mal, je n’arrive pas à rendre les images qu’il y avait dans mon cerveau, et ça me frustre énormément.

Vous pouvez l'écouter avec la musique-là, je trouve que ça convient bien :)



Paris, 1920

Louise regarde la robe de l’autre côté de la vitrine, et son reflet lui renvoie un air béat d’admiration. Il n’y a qu’un seul mannequin sur l’estrade en bois, sans doute pour mieux mettre en valeur cette pièce extraordinaire. La boutique de Mlle Adélie ne propose que des créations originales, faites par les plus grands noms de la couture, et Louise, petite main dans un atelier de chapellerie, sait que la robe qu’elle a sous les yeux, une Paul Poiret, a demandé des semaines de travail, et que jamais elle ne pourra se l’offrir.

Derrière Louise, une autre figure de jeune fille apparaît et pose son reflet sur la vitre. Elles portent toutes deux le même chapeau cloche, mais Louise est aussi brune que l’autre est blonde, a l’air aussi triste que l’autre est enthousiaste. Louise ne se retourne pas et Victoria pose sa main sur son épaule :

— Arrête de rêver, tu vas te mettre en retard. (Louise soupire, baisse la tête et suit son amie.) Voilà quatre jours que Mlle Adélie expose ce modèle, et quatre jours que tu t’arrêtes devant, reprend Victoria. Tu te fais du mal pour rien.

Louise sort enfin de sa rêverie :

— Je sais…

— Si demain tu allais l’essayer ? propose Victoria.

— Pourquoi faire ? Tu me dis toi-même que ça me fait du mal. Je ne vois pas en quoi essayer une robe que je ne peux pas m’offrir…

— Pour rigoler ? plaisante Victoria en lui donnant un coup de coude. Amuse-toi un peu !

Louise et Victoria arrivent à l’atelier de Mme Hugo. Les étagères sont remplies de chapeaux de toutes les sortes, comme autant de taches de couleurs sur un tableau impressionniste, et dans la grande pièce blanche, une vingtaine d’ouvrières, comme dans une ruche, travaillent chacune à une création. La patronne n’est pas là ce matin et Sylvette, une petite prétentieuse que ni l’une ni l’autre n’apprécie, en profite pour être indiscrète :

— Alors les compères ? lâche-t-elle avec son accent rocailleux, vous êtes encore allées froisser vos jupons toute la nuit ?

Elle ricane et les autres filles de l’atelier la suivent. Louise rougit et Victoria lève les yeux au ciel :

— Ferme-la, bécasse.

Les filles rigolent et vexée, Sylvette retourne à son fond de chapeau.

Victoria et Louise prennent leurs places et ne s’arrêtent que le midi pour manger. A six heures, elles sortent les premières, et passent devant la boutique de Mlle Adélie. La robe est toujours là, et un instant, elles se postent devant la vitrine pour la regarder.

— C’est vrai qu’elle est belle, commente Victoria.

Elles se quittent d’une bise sur les deux joues, et le lendemain matin, se retrouvent au même endroit.

— On y va ? Propose Victoria.

Elles sont en avance, alors Louise acquiesce et pousse la porte. Une clochette prévient la vendeuse de leur arrivée. Elles sont les premières clientes.

— Bonjour! lance gaiement Victoria, mon amie aimerait essayer la robe dans la vitrine.

La vendeuse dévisage les jeunes filles des pieds à la tête. Elles sont soignées, mais pas du genre de cliente qu’elle accueille d’ordinaire. Elle sait qu’elles n’auront pas de quoi payer le moindre bas.

Louise se met à rougir, mais comme Victoria insiste, parée d’un ravissant sourire, la vendeuse dépouille le mannequin de leur plus bel article :

— Voyez, dit-elle en la posant à plat sur le comptoir, cette soie rose est de la plus belle facture. Elle est fragile, mais elle tombe divinement bien. L’empiècement de devant est brodé de plusieurs centaines de perles de geai : le motif rappelle la nature. Les pans de la jupe sont en soie et en tulle rebrodés de perles. Toute la ceinture est également brodée de fils d’or et de perles.

Victoria esquisse un mouvement de main, signifiant que la vendeuse n’a pas à leur faire la réclame pour cette robe. Elles savent parfaitement ce qu’elles ont sous les yeux. Louise, quant à elle, se met à blêmir. Elle n’ose essayer cette merveille, et si elle la déchirait en la passant ? Ce serait une catastrophe. Victoria, sans manière, s’empare du vêtement et pousse Louise derrière un paravent chinois qui masque le fond de la pièce. Avec la vendeuse, elles attendent que Louise s’habille.

Une dame assez âgée, engoncée dans une robe à grandes manches démodée de vingt ans, fait tinter la clochette en entrant. La vendeuse se détourne pour la servir. Elle discutent quelques secondes tandis que Victoria s’impatiente, enfonçant ses talons dans la moquette épaisse. Quand Louise sort de derrière le paravent, les trois femmes se taisent et se tournent vers elle. Victoria tape dans ses mains, la vendeuse réprime un cri d’admiration, tandis que la cliente ouvre de grands yeux admiratifs.

— C’est divin ! s’enthousiasme la vendeuse.

Elle s’avance vers Louise et lui prend le poignet pour la tirer devant la psyché de magasin.

Victoria renchérit :

— Oui, ça te va à ravir !

— Effectivement, rajoute la cliente en s’immisçant dans la conversation : on croirait que cette robe a été faite pour vous.

Louise se regarde toute entière dans la glace, se tourne et se retourne, et manque de pleurer. Ce n’est pas elle qu’elle voit, mais une jeune fille de la haute société, une star de cinéma. Elle est divine, oui, sublime. Elle caresse le tissu avec amour, elle voudrait ne jamais la quitter. Dans une robe pareille, il lui semble que sa vie pourrait être parfaite.

Les trois femmes ne cessent de lui faire des compliments. Louise alors demande combien coûte la robe. La vendeuse, croyant finalement avoir gagné une acheteuse, annonce le prix :

— 650 francs.

Victoria émet un petit rire, Louise reste neutre, mais intérieurement, elle est en larmes. 650 francs. C’est un prix exorbitant, même pour la plus belle des robes. Elle est une princesse, ici et maintenant, mais ne le sera jamais plus dès lors qu’elle sortira de cette boutique. Elle hoche la tête et repasse derrière le paravent.

— Je t’attends dehors, prévient Victoria.

La clochette tinte, et la vendeuse s’intéresse de nouveau à sa cliente : elle lui présente des gants en chevreau. Victoria, le nez en l’air, se passionne de l’autre côté de la boutique pour un petit porte-monnaie en satin brodé. Louise passe la tête et voit que personne ne la regarde. Toujours vêtue de la robe, elle marche jusqu’à la porte. Comme aucune des femmes ne la regarde là encore, elle est prise d’une idée folle : elle sort de la boutique et se met à courir. La vendeuse entend la clochette, et il se passe quelques instants avant qu’elle ne comprenne que sa cliente vient de la voler.

Victoria se retourne et voit filer son amie : elle se met à courir après elle. La vendeuse, qui ne sait ce qu’elle doit faire, met un certain temps avant de sortir dans la rue, laissant la dame âgée toute seule dans sa boutique.

Dehors, il n’y a plus personne. Comme elle ne sait pas de quel côté elles sont parties, la vendeuse hésite, puis retourne dans son magasin pour appeler la police. La boutique est vide: : la vieille dame a disparu, et la paire de gants en chevreau avec elle.

Louise et Victoria arrivent presque en même temps, essoufflées, à l’atelier. Tous les regards se tournent vers elles quand la porte s’ouvre violemment, et Sylvette lance :

— Bah mazette, t’as gagné à la loterie ou quoi ?

Elle se lève et pose son chapeau en cours sur son siège, pour tâter sans ménagement la jupe de Louise :

— Dis-donc, c’est pas de la camelote, ce que t’as sur le dos.

La voix d’une autre fille s’élève :

— Mais c’est la robe qu’était dans la vitrine de Mlle Adélie ! Comment t’as fait pour te la payer ?

Telle une nuée d’abeilles, les filles de l’atelier se lèvent pour entourer Louise et la bombarder de questions et de compliments :

— En fait tu l’as volée ! se moque Sylvette.

Louise ne répond pas. Elles comprennent.

— Mme Hugo arrive ! crie Victoria en regardant par la fenêtre.

Affronter la colère de Mme Hugo serait pire que tout : d’un regard, elles se mettent d’accord. Victoria pousse Louise dans les toilettes, les filles se dispersent et reprennent leurs tâches.

L’après-midi, quand la vendeuse de la boutique de Mlle Adélie arrive accompagnée d’un policier, elles jurent d’un commun accord que Louise et Victoria étaient avec elles toute la journée. D’ailleurs, Louise ne porte aucun article de ce magasin sur elle, et l’officier est bien mal en peine de retrouver la fameuse robe volée. Il a beau fouiller l’atelier, il ne met pas la main dessus, et se voit obligé de classer l’affaire.

Si la vendeuse avait fait preuve d’un peu plus d’attention, peut-être aurait-elle reconnu sa robe dans le turban de soie rose rebrodé d’or, dans le bandeau en perles de geai, ou dans le chapeau-cloche en tulle noir qui trônaient sur les étagères cet après-midi-là.


Let's do it

2mars

Voilà longtemps que je n’avais rien écrit, parce que j’ai un vieux principe à deux balles en ce moment qui fait que, quand une idée ne fait pas un roman, alors pour moi elle ne vaut pas la peine d’être écrite… Bon je sais que c’est complètement con, et j’avais oublié le plaisir d’écrire des nouvelles… Je crois qu’avec Novalys et depuis la sortie de Bordemarge, je cours après LE roman parfait et comme je ne le trouve pas, j’écris plus grand’chose. Dooonc, j’ai décidé de me remettre à l’écriture en commençant tout petit. Après tout, puisque je n’ai plus rien en chantier, autant m’amuser :)

La nouvelle qui suit ne fait qu’une page et je viens de l’écrire en une heure. Il se peut donc qu’il reste des fautes, et elle est loin d’être parfaite, j’ai jamais aimé corriger mes textes :) C’est plus un exercice pour moi, une des nombreuses idées qui me viennent à longueur de journée, et que j’ai décidé de rédiger, histoire, je sais pas, de la sortir de ma tête et de partager mes crétineries. Bien sûr, elle serait vachement mieux en film, il m’est parfois difficile de décrire par le menu les scènes qui éclosent sans arrêt dans ma tête: celle-là m’est venue dans le tram en écoutant la chanson “Let’s do it”, de Cole Porter, interprétée par Alanis Morissette dans “De-Lovely”, et je crois sincèrement que c’est mieux de lire et d’écouter en même temps :) Si vous lisez au même rythme que moi, la fin de la chanson devrait coïncider avec la fin de la nouvelle! (Je vous ai mis le lien dans le titre, je ne sais pas comment faire pour poster directement la vidéo. Désolée!)


Let’s do it

     Quelle catastrophe. Je n’aurai jamais dû la forcer. Garance est aussi à l’aise sur scène qu’un chameau sur un ballon de cirque. Elle tire sur sa jupe rose qu’elle trouve d’un coup trop courte, ses joues s’empourprent, je ressens son malaise comme si je le vivais. Pourquoi est-ce que j’ai fait ça ? Il doit y avoir une part de moi d’un peu sadique: j’avoue que la voir faire la gueule depuis qu’on a mis les pieds dans ce karaoké m’a profondément ennuyée. Je savais qu’elle aimait cette chanson, on a vu le film « De-Lovely » toutes les deux. J’ai cru un instant qu’une fois sur les planches, ça irait mieux, que ses refus n’étaient dus qu’à une modestie mal placée. Je l’ai déjà entendue fredonner, et plutôt bien, quand elle croit qu’on ne l’entend pas.

   Et bien, ce n’est pas du tout ce que j’imaginais ! Là, sur les planches, elle est véritablement prise par une peur panique, elle ne mentait pas. L’animateur lui tend le micro, qu’elle manque de faire tomber. Des petits rires moqueurs fusent et je me tends sur mon siège, prête à la défendre. Quand la lumière change et se braque sur elle, elle ferme les yeux, et a tellement l’air de souffrir… Mon estomac aussi. Les premières notes de la chanson qu’elle a choisi – ou plutôt que j’ai choisie pour elle– se mettent en place. Elle manque la première mesure de « Let’s do it », a du mal à suivre les paroles qui défilent sur l’écran, et son accent anglais est déplorable. Je me cache la figure de mes mains, totalement honteuse, essayant de ne pas écouter les commentaires désagréables dans la salle. Ma meilleure amie est en train de se tourner en ridicule, et je regrette vraiment mon geste. Son sale caractère ne vaut pas cette humiliation. De tout cœur, je souhaite qu’elle se reprenne : « Allez Garance, qu’est-ce que tu fous ! Tu connais cette chanson par cœur, je le sais, alors pourquoi tu déconnes ? »

   Elle croise mon regard, et je lui souris. Elle reprend confiance en elle. Je soupire de soulagement. Déjà, elle ne bute plus sur le moindre mot. Elle chante même bien ! J’en étais sûre ! Soulagée, je me renfonce dans mon siège en souriant. Je vois bien qu’elle a encore les joues brûlantes, mais elle semble prendre un peu de plaisir à chanter et oublie les regards braqués sur elle. Les spectateurs sont captivés et ne se moquent plus.

Maintenant, son accent est impeccable, il y a même de faux airs d’Alanis Morissette dans sa voix. Elle ne suit plus les paroles à l’écran! Elle cesse petit à petit de s’agripper au micro. Elle ne le tient plus que de la main droite, place ses épaules en arrière, dégage ses cheveux. Elle regarde son public, l’affronte, et s’autorise des petits gestes gracieux, des mouvements de sa main libre, en cadence avec la musique.

   A cet instant, elle est superbe, et je comprends que j’ai eu raison de la forcer : je savais qu’elle était faite pour ça, voilà que mon intuition se révèle ! Les spectateurs, qui ne la connaissent pas comme moi, doivent croire que c’est un coup monté, ce revirement de situation, cette soudaine prise de confiance, et même moi qui sait qui elle est vraiment, je suis bluffée en l’écoutant. C’est une chanteuse professionnelle qui est devant nous. Elle arrive au milieu de la chanson, et c’est la véritable voix d’Alanis Morissette qui sort de son corps: je prends peur, je connais leurs deux voix parfaitement, comment est-ce qu’elle peut faire ça ?

   Elle est de mèche avec les organisateurs du karaoké de ce soir ? Il y a un play-back qui joue derrière elle? Pourtant nous n’avions pas prévu d’entrer dans ce café ! Et le son que nous entendons tous est bien réel. Garance aborde la deuxième moitié de la chanson, et là, je ne comprend plus rien : son apparence, après sa voix, se met aussi à changer. Le public vibre quand ses cheveux blonds coupés au carré s’allongent et se foncent, crie sa joie quand ses ballerines se haussent de talons élégants, exulte quand sa blouse et sa jupe rose se fondent en une robe cintrée désormais noire. Lorsque son visage, petite bouille ronde, se métamorphose sensiblement en celui de la chanteuse canadienne, tout le monde est debout. La tension monte, le tempo s’accélère, des voix montent en chœur, et Garance chante les dernières paroles sous un tonnerre d’applaudissements et de félicitations.

  Tout le monde l’applaudit, conquis, sauf moi. Ma meilleure amie est rayonnante. La chanson est terminée, et Garance redevient Garance, avec ses allures de gamine grandie trop vite, ses cheveux blonds et sa bouille ronde. Elle redescend de scène et s’assoit à sa place, fait comme il ne s’était rien passé d’extraordinaire. Elle croise les bras, boudeuse, et me lance, vexée:

— Je t’avais prévenue.

Le Souffleur

20avril

Le Souffleur


Il arrive parfois qu’on reste sans voix. Face à votre patron qui vous agresse, à ce merveilleux jeune homme dont vous êtes tombée amoureuse, face à votre grand-mère qui devient un peu folle, ou face à tous ces élèves qui vous dévisagent lors de votre premier cours, vous ne savez pas quoi répondre… Tous les jours, il arrive qu’on se retrouve dans des situations où l’on aimerait bien trouver Les Mots. Ceux qui convainquent, ceux qui expliquent, ceux qui vengent, ceux qui font pleurer de joie… Vous aimeriez ne pas vous laisser faire par votre patron, Lui dire à quel point vous l’aimez, trouver les mots pour la rassurer, ou transmettre votre savoir avec brio. Mais vous restez muet.

Dans un monde parfait, où tout se déroulerait comme vous le souhaitez, vous y arriveriez. Mais vous pensez que ce monde-là n’existe pas, et n’existera jamais.

Moi, je sais qu’il existe, qu’on peut y aller, et je connais même un de ses habitants, un être extraordinaire, qui pourrait vous aider. C’est un héros, un poète divin, la tête dans les étoiles et les pieds sur la lune, un homme qui maîtrise l’épée aussi bien que les mots. Comme tout super-héros qui se respecte, il met son talent au service des opprimés, des victimes, en un mot : des gens comme vous, qui ont besoin de lui.

Il s’appelle le « Souffleur », et les mots, le charisme, les belles déclarations et les scandales insolents qu’il a en trop, il les fait passer en vous.

Tout de noir vêtu, coiffé d’un feutre de plumes d’encre, armé de sa longue épée à lame noire avec laquelle il écrit sa vie et défends les vôtres, il se faufile dans vos silences pour les combler d’inspiration. Tout petit dans le creux de votre oreille, ou immense comme l’ombre de la nuit, caché derrière cet autre à qui vous souhaiter tout dire, ou tapi dans votre cœur qu’il gonfle de courage, il est partout. Il est le vent qui souffle et s’insinue dans vos failles, il est la brise qui attise votre flamme, le mistral qui rafraîchit vos pensées colériques, en un mot, il est le « Souffleur ».

Il est le « Souffleur », celui qui vous insuffle la force d’être vous-même. Et il est en vous. Il suffit juste de le chercher un peu, car c’est tout simplement l’enfant que vous étiez.