Mercredi 27 juin:

Finalement, j’aime toujours autant mon roman, malgré toutes les critiques mitigées que j’ai pu en lire! J’en ai lu des très bien qui m’ont rendue fière de moi, et toutes ces chroniques, qu’elles soient bonnes ou mauvaises (mais pas trop, personne ne m’a descendue en flèche :) ), ont finalement fait en sorte de me faire me poser les bonnes questions. J’ai retiré ce qu’il en fallait pour la suite de Bordemarge, que je suis en train d’écrire, et suffisamment de motivation pour continuer un bon bout de temps ;) Je compte faire de Nuxiger (titre très provisoire, c’est affreux ce nom) un roman encore bien meilleur :)



Mardi 15 mai:


Voilà un mois que Bordemarge est sorti, et en réalité, ça ne me fait pas autant d’effet que j’aurai cru; certes j’ai lu quelques critiques, c’est très agréable parce que le livre semble plaire, et que ça me fait toujours plaisir de lire des jolies choses; j’étais très fébrile la première semaine de sortie, mais maintenant cette fébrilité est retombée, et je n’en ai plus rien à faire. Comme si ça y est, le bouquin est sorti de moi, alors je ne m’en occupe plus. Je me demande ce que ça va donner la semaine prochaine, à Étonnants Voyageurs. Je crois que je me souviendrai plus de l’histoire, que je serai pas fichue de la défendre… et que si jamais on me pose des questions, je serai pas fichue non plus de répondre. Déjà rien que qu’une semaine avant qu’il ne sorte, je ne me souvenais plus que j’avais changé le nom du personnage de Clarence en Christian :) On dirait bien que ça va faire comme Porcelaines… dans une semaine je n’aurai retenu que les chose à améliorer, et dans un mois, je soutiendrai mordicus que c’est la pire daube que j’ai jamais écrite et j’en aurai honte :)
En ce moment je suis complètement vide, j’ai des tonnes d’idées dans la tête mais rien du tout qui ne me donne envie d’écrire. J’ai même abandonné les Chercheurs du Temps, alors que l’épisode 8 est presque fini et qu’il ne me reste presque plus rien! J’aimerai vraiment, mais vraiment retrouver ma motivation…



Lundi 16 avril:

Bordemarge est sorti! je n’ai pas dormi pendant une semaine, mais ça ne servait à rien, vraiment :) Jusque-là j’ai eu que des bonnes critiques, à part une mais son auteur semblait ne pas m’aimer moi plutôt que mon bouquin^^ et puis je m’en fiche, il en faut aussi :D Après les critiques des blogueurs, j’attends désormais les avis des lecteurs :)
Et sinon, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le tour de toutes les librairies pour le voir :D

L’avancement du costume de Roxane pour les Imaginales


Dimanche 1er avril:


C’est pas une blague, Bordemarge sort le vendredi 13 avril! J’ai super super hâte :D
Mercredi 4 (le jour de la ortie de Titanic en 3D, moi je dis c’est un signe ;) ) j’ai rendez-vous à paris pour parle à des journalistes! j’ai déjà reçu la couverture et on peut voir une page facebook consacrée au roman ici

Je présenterai ce livre aux Imaginales, où je serai déguisée en Roxane :)


Mercredi 18 janvier:

J’ai terminé hier de corriger mon texte, et j’y ai ajouté exactement 30 pages (pas fait exprès :) )
D’ici mi-février je devrai avoir la première maquette, j’ai hâte!!! :D

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Samedi 10 décembre:

Cela fait trois jours que j’ai reçu les notes pour les corrections, et je travaille, je travaille! J’espère pouvoir rendre la nouvelle version pour qu’il soit bien publié en mars/avril, comme prévu au départ! Mais comme en trois jours j’ai corrigé 16 pages, si je continue sur ce rythme-là, ça fait 20 jours de travail, soit en gros un mois vu qu’il y aura les vacances de Noël entre temps, donc, je le rendrai logiquement début janvier.

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Le 4 mars, j’écrivais le texte ci-dessous, dans lequel j’expliquai que j’étais sur un nouveau roman. Et bien je l’ai terminé ! Le 15 août tout pile, soit deux jours avant mon anniversaire, ce qui fait six mois pour l’écrire! (Bien plus rapide que Malemort que je n’ai même pas terminé). Pour ce faire j’ai passé deux jours dessus avec le soutien de mon zamoureux-que-je-remercie-comme-aux-césars, et le voilà, tout beau, tout neuf ! Pour l’instant, il s’appelle

liste des choses à faire avant de mourir, et je suis trop heureuse de la viiiiiiiiiie !!

            Alors il y a deux héroïnes, l’une c’est Roxane de Bordemarge, et l’autre Violette Linzen (qu’on peut retrouver dans bon nombre de mes nouvelles) et les deux sont vraiment différentes l’une de l’autre. Disons que l’une c’est mon côté Cyrano, et l’autre, mon côté Edgar Poe ;) . Il y a aussi tout un tas de personnages, dont plusieurs sont repris d’autres de mes nouvelles/écrits, et je les aime tous! Parmi eux, il en y a surtout quatre que je chéris particulièrement, parce que j’en ai fais des hommages à mes amis-que-j’aime, comme dirait Edward :)

            Il y a dedans, entre autres choses, un vaisseau pirate avec des pattes d’araignée, un capitaine russe que j’ai repris de Roman, un petit vieux en fauteuil roulant, des belles robes, des mains coupées, des inventions bizarres telles que le svadilfari, des hommages en veux-tu en voilà, des ch’tits n’orphelins, des capes, et pis aussi des épées !

            Bientôt, je posterai ici des illustrations de ce monde-là, parce que j’en ai tout plein de faites, et tout plein dans ma tête !

Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre les retours de mon éditeur, et même si c’est stressant, ça l’est beaucoup moins que de me lever tous les matins en me disant: “j’ai un roman à finiiiiiiiiiiir!”

            Si vous avez la moindre question, n’hésitez pas ;)

 

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Voici les trois premiers chapitres du roman que je suis en train d’écrire. Il me plait, il me plait, il me plait! Je me suis jamais autant amusée à écrire que pour ce truc. Il n’a pas de titre, les intrigues ne sont pas encore toutes très claires, y a plein de fautes d’orthographe et de grammaire, mais je m’en fiche: je visualise les personnages et vis avec eux pour la première fois depuis que j’ai écrit “Roman”… mon premier roman. Est-ce un signe ? Tout ce que j’aime (personnages, intrigues, époques, détails stupides, références littéraires)  s’imbrique ici d’une façon affreusement évidente, comme si c’était ça que je portais en moi et cherchais  écrire depuis le début ; c’est une vraie révélation et même s’il n’est jamais publié, je crois que je ne remercierai jamais assez mon éditeur de m’avoir fait ce cadeau-là.

Ne vous êtes vous jamais demandé ce que faisaient les héros de vos romans préférés, une fois que vous aviez tourné la dernière page et refermé le livre? Bordemarge est votre réponse.

 

 

 

Allancourt, août 1984

 

            Une discrète lumière bleue éclaira un instant les vitres de la salle des archives de la bibliothèque d’Allancourt, y dessina deux silhouettes, et s’éteignit, plongeant de nouveau la pièce dans le noir. Au milieu des cartons d’ouvrages qu’on était en train de trier cet été-là, entre deux immenses étagères vides, un homme et une femme enceinte, visiblement à terme tellement son ventre était énorme, parlaient tout bas.

— Je t’en prie mon amour! N’y va pas! Disait Marius en lui prenant les mains.

C’était un beau brun habillé comme un dandy du XIX ème siècle, portant des moustaches soignées et une montre à gousset à son gilet.

— Regarde-moi enfin! Reprit-il en lui montrant ses doigts qui se parsemaient de petites taches. Je me décrépis à vue d’œil! Il t’arrivera la même chose!

Eléonore, elle vêtue d’une robe blanche qu’elle avait voulue intemporelle, le prit dans ses bras avec douceur et passa ses doigts dans ses cheveux, qui se couvrirent de fils d’argent.

— Peut-être pas aussi rapidement, reprit-il avec tendresse, car tu as passé bien moins de temps que moi là-bas, mais dans dix, vingt ans tout au plus, tu mourras! Tu ne le verras même pas grandir, ajouta-t-il en posant sa main sur son ventre arrondi. Eléonore s’approcha de son amant qui déjà se courbait un peu plus, et posa sa main sur son visage:

— Dépêche-toi de passer le portail, alors. Je me suis déjà expliquée sur ce sujet tant de fois… Sa voix se brisa dans un sanglot. Je ne veux pas que notre enfant grandisse dans un monde de chimères.

Sous sa main, elle sentit les rides se creuser. Sa peau devenait moins ferme et ses yeux bordés de rouge.

— Allez te dis-je! Et puis tu reviendras me voir, n’est-ce pas? Il embrassa ses mains, qu’il tenait toujours dans les deux siennes, glissa une mèche de ses longs cheveux noirs derrière son oreille, et murmura, au bord du désespoir, la voix cassée:

— Éléonore, je te le jure. Je ferai tout pour trouver un moyen d’empêcher ce beau visage de se faner, ajouta-t-il en lui caressant la joue. Mais réfléchis encore! Ce monde-là a évolué sans nous!  On ne sait même pas en quelle année on est ! Comment est-ce que tu vas faire?

— Comme durant toute ma vie: je vais faire preuve d’imagination. Elle eut un sourire fugace. Ça ne nous a pas trop mal réussi jusque-là. Je le sais, ce sera une merveilleuse aventure.

Une quinte de toux, mêlée de larmes, plia Marius en deux. Il était proche du vieillard maintenant. Il savait qu’il n’en avait plus pour longtemps, s’il restait encore ici. Résigné par le sort qui l’attendait, il jeta un regard derrière lui, passa sa main dans ses cheveux devenus blancs, resserra sa lavallière anis dans un serrement désespéré et se traîna jusqu’au fond de la pièce, où il disparut. Éléonore fondit en larmes, puis sortit.

 

            Le lendemain matin, une bibliothécaire retrouva décroché le portrait du premier conservateur d’Allancourt, qu’elle trouva singulièrement vieilli. Avait-il toujours eu cette apparence-là ? Comme, cette année-là, on refaisait tout, depuis le désherbage jusqu’à la décoration, elle voulut le déplacer à l’étage, bien en vu dans le secteur adultes. Elle se dit que ça ajouterait une touche de charme, que ce vieux monsieur en gilet rayé, dont les yeux d’azur délavé  semblaient veiller sur eux.

Et le portrait n’a plus bougé depuis.

 

Chapitre

— Si on te le demande, gamin, tu diras que c’est La Plume qui t’a tiré de ce mauvais pas ! La pomme roula, brillante et rouge, jusqu’au coude du jeune homme, habillé d’un pourpoint tout aussi rouge brodé de petites plumes d’or, décrivit un arc de cercle dans les airs et atterrit dans les mains du gamin, qui acquiesça, un sourire jusqu’aux oreilles. Quant à toi, claironna le nommé La Plume en se tournant vers l’aubergiste à ses côtés, si tu recommences, gros homme, je serai obligé de te fesser les deux joues !

L’aubergiste, une espèce de créature qui tenait plus du cochon que de l’humain, baissa les yeux vers la garde de l’épée que le jeune homme portait à sa ceinture, -du beau travail, espagnol assurément- et grogna. C’était sa façon de répondre oui, qu’à l’avenir, il éviterait de traiter son fils comme un domestique et de lui administrer des taloches pour un rien. Le gosse, plutôt enrobé et petit, était en effet couvert de bleus, et tentait, sans succès, de cacher une cicatrice à l’arcade sous ses cheveux bruns coupés courts. Ils ne semblaient pas avoir connu l’usage du peigne depuis longtemps et rebiquaient en épis.

— Bien, continua La Plume, maintenant, je veux de quoi boire et manger, et je ne me lèverai pas tant que je ne serai pas rassasié !

Une bourse tinta sur le comptoir, et l’aubergiste descendit chercher sa meilleure bouteille de vin, non sans râler après cet insolent qui venait lui donner des cours d’éducation, qu’il s’empresserait d’oublier une fois qu’il serait parti. C’était son fils et il le traiterait comme il l’avait toujours fait. La Plume s’assit donc et son compagnon de voyage, un gringalet avec un long manteau brun qui semblait avoir copié sa coupe de cheveux sur celle du fils de l’aubergiste, se pencha vers lui en enlevant son foulard blanc de son cou :

— Pourquoi faut-il que tu prennes ainsi un malin plaisir à te faire remarquer ? L’insolent rit aux éclats, et la plume de son feutre, énorme et blanche, frissonna:

— Je n’en sais rien, peut-être pour t’embêter ? J’adore te voir avec ces joues toutes rouges.

Seamus baissa la tête comme une jeune fille pudique, et reporta son regard sur la cheminée qui flambait joyeusement. L’aubergiste s’approcha d’eux avec deux bouteilles de vin et autant de verres dans les mains, qu’il posa avec violence sur leur table.

— Ces messieurs voudront peut-être une chambre pour la nuit ? Demanda-t-il avec tout le mépris dont il était capable.

— Non, nous ne resterons pas ! répondit La Plume, qui n’avait pas pris la peine d’enlever son pourpoint, ni son foulard noir, ni son impressionnant feutre. Contentez-vous de soigner nos chevaux. Du mieux que vous pouvez, ajouta-t-il, c’est-à-dire mieux que le garnement que vous employez. La plume fit un signe vers l’enfant : approche-toi d’ailleurs. Ton nom ?

— Peter, répondit-il en s’approchant, guettant d’un œil la réaction de son père.

— Et bien Peter, tu vas manger avec nous. A cette heure, un gamin comme toi a mieux à faire que de servir tous ces clients avinés, dit-il en faisant un grand geste pour montrer les hommes attablés dans l’auberge. Le père tenta de s’interposer :

— Il a encore ses tâches à accomplir ce soir ! La cuisine ne va pas se nettoyer toute seule ! Le jeune homme se leva, soudain devenu grave :

— Monsieur aubergiste père, vous avez des mains non ? Et à la vue des taloches que vous lui avez données, je gage que vous savez les utiliser. Alors servez-vous en pour faire votre ménage vous-même, ou mieux encore, servez-vous de tout l’argent que vous avez assurément économisé sur son dos pour payer des gens qui vous aideront, et l’envoyer à l’école. Un silence accueillit cette phrase, et l’aubergiste se mit à rougir de colère. Seamus posa une main sur le bras de son compagnon, qui se calma et se rassit.

            Dehors, par les fenêtres ouvertes, La Plume vit les derniers rayons du soleil se mourir derrière les collines de Bordemarge, et avec eux, apparaître dans un vrombissement effrayant les silhouettes d’énormes libellules métalliques. Il se raidit sur sa chaise, abaissa le bord de son feutre sur ses yeux comme s’ils pouvaient le voir d’ici, et chuchota à l’oreille de Seamus :

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ils ont des odonates maintenant ? Seamus se retourna pour les voir, discerna dans le couchant des hommes en noir montés sur leurs machines volantes, et blêmit :

— Il faut croire. Allons-nous-en.

— Très finement réfléchi ! La Plume se leva brusquement, jeta sa bourse sur le comptoir pour dédommager l’aubergiste et se précipita vers les écuries, Seamus sur ses talons. Mais leurs chevaux étaient loin d’être prêts à endurer une course, ils venaient juste d’arriver ! La Plume sangla les sacoches sur les deux destriers qui lui semblaient les plus frais :

— Arrête, c’est du vol ! Cria Seamus.

— Où tu vois du vol ? A la place de ses bidets je lui laisse deux puissantes bêtes dressées et nourries au château ! Qu’il vienne seulement se plaindre, ce verrat ! Seamus haussa les épaules et l’aida à finir d’harnacher. Après tout…. De toute façon, il n’avait jamais réussi à raisonner cet énergumène.

            Ils enfourchèrent leurs nouvelles montures et se dirigèrent vers le sud. Derrière eux, les pirates de Khaltourine, montés sur les odonates, n’étaient plus qu’à quelques dizaines de mètres de l’auberge.

— Attendez-moi ! Cria une voix derrière eux. Quand il se retourna, Seamus aperçut Peter, monté sur un de leurs chevaux, qui leur filait le train.

 

 

Allancourt, de nos jours

 

 

— Trois heures, encore trois horribles heures à tenir ! pensa Violette, complètement abattue. L’ennui lui faisait comme un manteau lourd sur les épaules, et ses cheveux, longs et fins, pendaient lamentablement, comme deux ailes de cygne noir, autour de son visage. A la voir ainsi, les paupières lourdes, les lèvres blanches, le visage émacié et pâle d’un cadavre, on aurait dit une héroïne tragique jouée par Isabelle Adjani, ou une de ces images gothiques de vamps à moitiés nues dans la neige qu’on trouve au détour d’Internet.

 A cette heure-ci, la bibliothèque n’était peuplée que de ses collègues et de quelques rares usagers habitués, qui ne viendraient certainement pas lui demander quoi que ce soit. Elle bougea la souris pour que l’écran sorte de sa veille et consulta sa messagerie pour la cinquième fois depuis le début de l’après-midi. A part quelques publicités pour la St-Valentin qu’elle s’empressa de supprimer, il n’y avait rien. Ces mails-là l’énervaient au plus haut point. Et dire que chaque année c’était la même chose ! Pourquoi fallait-il que tout et tout le monde lui rappelle qu’elle était célibataire ? Comme si c’était essentiel de finir sa vie en couple ! Alors que finir sa vie tout court était la seule chose importante pour elle ici-bas.

La seule carte qu’elle avait reçue depuis que cette stupide fête était en mesure de l’intéresser, c’était celle de son voisin de classe en cinquième, un crétin boutonneux qui croyait que les petits chats avec des nœuds roses la feraient forcément fondre. Or Violette n’aimait pas les nœuds roses, les petits cœurs et le chocolat. Elle n’aimait pas grand’chose en fait, et le seul chat qu’elle supportait, c’était le sien, un vieux matou noir avec un sale caractère qui s’appelait Edgar, et lui rapportait plutôt des oiseaux morts que des petits cœurs en sucre.

Cela faisait maintenant deux ans qu’elle travaillait dans cette bibliothèque et chaque jour elle détestait son métier encore plus. Au début, elle avait cru qu’elle parlerait littérature avec ses lecteurs. Ça n’avait jamais été le cas, parce que la seule chose sur laquelle elle les renseignait, c’était la direction des toilettes. Elle soupira et regarda par la fenêtre les nuages gris qui s’étiraient sur le ciel bas et lourd d’Allancourt. Dans un quart d’heure, tout au plus, la nuit serait tombée et la journée s’achèverait comme elle avait commencée : dans l’ennui, la brume et la dépression la plus totale.

            Un bruit de plastique la sortit de ses noires pensées.

— Regarde-moi ça, cria un jeune homme en entrant dans la pièce et sortant une chemise rose tout juste achetée de son sac d’emballage. Je l’ai eue à -70%, la classe non? Violette avisa la chemise à laquelle pendait un paquet d’étiquettes rouges, et fit une grimace.

— Tu peux pas être plus discret? Clarence lui lança un éclatant sourire, qui trancha sur sa peau noire, à la manière du chat de Cheshire, et regarda à la ronde. Il n’y avait que deux personnes sur la longue rangée d’ordinateurs, et elles n’avaient pas bougé à la vue de sa splendide chemise.

— Qui tu veux que ça dérange? Ceux-là sont trop absorbés à mater des filles sur facebook. Et lui collant sa chemise sous le nez: alors?

— Une horreur. Le sourire de Clarence disparut aussi vite qu’il était apparu.

— Tu crois?

— C’est pour la fille de 15h? Clarence acquiesça.

— Une blonde pareille n’est pas du genre à considérer comme toi les chemises roses comme le summum du fashion et de la virilité. Mets du noir, bon sang, c’est classe et t’es sûr de pas faire d’impair.

— Pour qu’on me voit plus ? Violette esquissa un sourire.

— Bon, du blanc alors. Elle frissonna. Clarence retrouva sa bonne humeur et rangea sa chemise rose dans son sac.

— Et toi les amours, comment ça va ? Violette leva les yeux au ciel. Clarence aimait l’emmerder, il savait pertinemment qu’elle détestait cette question, digne de l’interrogatoire d’une mamie gâteuse.

— Oh moi tu sais, j’en suis toujours au même point avec Marius, dit-elle en montrant derrière elle le portrait du premier conservateur des lieux, un vieil homme à l’air peu amène, portant  bacchantes blanches, gilet, lorgnons  et montre à gousset. Il est pas très causant.

— Si tu enlevais de ta tête ce panneau « Attention Violette méchante, ne pas toucher » peut-être  que… Violette l’interrompit :

— Hey ! Traite-moi de coincée aussi !

— Coincée, non ! Mais par contre… Violette lui donna un coup de poing à chaque insulte : cynique, désagréable, fausse rebelle, dépressive, fêlée, asociale, anarchiste et provocatrice, ça oui !

— Mais t’as fini ? Elle se rembrunit : et je suis pas dépressive. Clarence leva un sourcil sceptique :

— Autant que moi je suis diplômé en physique nucléaire. C’était une blague entre eux : Clarence était effectivement diplômé, et il n’avait jamais voulu dire comment il en était arrivé ici, en secteur jeunesse, à faire des animations déguisé en pirate pour les gamins de trois ans. Au fait, qu’est-ce qu’il devient, reprit-il, le pauvre type qui t’a laissé le cœur en miettes ?

— Ben, hésita Violette, il empoisonne les limbes de ce qui me reste de mon pauvre cerveau fêlé ? Il souffre atrocement dans la prison de souvenirs et de remords que j’ai construite pour lui ? Clarence éclata de rire, et chuchota en voyant les deux usagers se tourner vers eux, visiblement revenus à la vie :

— T’as le sens de la formule toi. T’aurais pas été poète maudit par hasard ? Que de points communs avec ce cher vieux Marius, décidément…

— Quand t’auras fini de dire des conneries tu pourrais peut-être me laisser bosser ?

— Bosser, quel grand mot ! Et dans une révérence, il quitta les lieux avec son sac plastique, sa bonne humeur et sa chemise rose.

            Les deux heures qui suivirent parurent encore plus longues à Violette, qui maintenant regrettait d’avoir fait partir Clarence, pensait à William, dont le souvenir douloureux avait été réactivé par sa question. Non, elle ne savait pas ce qu’il devenait, mais contrairement à ce qu’elle avait laissé entendre, elle ne s’en fichait pas du tout. Aux dernières nouvelles, il était en Californie, mais depuis, peut-être était-il revenu en France ? Est-ce qu’il pensait à elle, parfois ? Certainement pas autant qu’elle pensait à lui. En se levant brusquement de son bureau, elle tenta de chasser cette idée en alignant encore les livres avec le bord de l’étagère. On vint lui demander les toilettes quatre fois, elle consulta sa messagerie encore trois, puis elle chassa les deux scotchés de leurs ordinateurs, rangea le dernier chariot, et quitta le bâtiment.